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La propriété

   Les propriétés d'une chose ce sont les qualités qui lui sont propres. Mais quand on dit d'une chose qu'elle est la propriété d'un seul ou d'une collectivité, on désigne par là le fait, que celui-ci la possède en propre. La propriété donne un droit au propriétaire, celui de jouir et de disposer d'une chose. La propriété a-t-elle toujours existé? On serait tenté de dire que oui si on considère qu'elle est supposée par les échanges et que ceux-ci sont vitaux pour les hommes, ceux-ci pouvant difficilement survivre seuls. Ce serait la propriété privée qui fonderait les échanges qui eux-mêmes fonderaient le lien social. Mais ne peut-on pas tenir le raisonnement inverse et considérer que ce sont les échanges qui fondent la propriété? De plus il n'est pas certain que les échanges aient pour seul et unique but l'appropriation. L'économie des sociétés dites « primitives » n'a pas pour but l'appropriation, elle a pour but l'échange lui-même, c'est-à-dire la relation à l'autre. Ce qui importe vraiment ce n'est pas l'origine de la propriété (si elle a toujours existé), mais son fondement (sa légitimité) Qu'est-ce qui légitime la propriété? Est-elle un droit naturel? De l'individu ou de l'humanité? La propriété donne t-elle un droit absolu?
    La première réponse donnée en Occident a été théologique. La Bible (Genèse I) justifie la domination de l'homme sur la terre par le fait que ce dernier à été fait « à l'image de Dieu ». Dieu en tant que créateur est le véritable « propriétaire » de la nature, et si l'homme a été fait à son image alors le titre lui revient. La théologie précisera: si l'homme a la nature comme domaine légitime, c'est en vertu de sa nature d'être doué de raison et maître de lui. C'est en somme parce que l'homme peut se posséder soi-même, avoir usage de soi-même par la raison qu'il est fondé à avoir un usage des choses. Mais ce droit n'est pas subjectif, il revient à l'humanité en tant qu'elle est créature de Dieu. L'appropriation privée dans l'ancien régime fondé sur cette conception, ne pouvait apparaître que comme un état secondaire, qui ne faisait que particulariser un bien originairement public, et qui pouvait s'effacer au profit de l'Etat (représentant le pouvoir divin) si l'utilité générale l'exigeait.
    Les raisons pour lesquelles ce modèle a été critiqué à partir du XVIIème siècle sont complexes. La question que poseront les philosophes et les juristes sera moins celle de savoir ce qui fonde le pouvoir des hommes sur les choses, que celle de savoir ce qui fonde le pouvoir de l'homme sur l'homme, c'est la question du droit. A partir de là c'est l'individu conçu comme doué d'une existence séparée qu'on prendra comme support du droit. La propriété privée est liée à la conception de l'individu moderne. C'est cette conception que l'on retrouve dans le code civil: Article 544  «  La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. » Ce droit implique « le droit sur tout ce qu'elle (la propriété) produit, et sur ce qui s'y unit accessoirement, soit naturellement, soit artificiellement. » ( droit d'accession art. 546) Mais là encore se pose la question de savoir ce qui légitime la propriété privée. Est-ce le fait qu'on a pris possession de la chose le premier (droit du premier occupant)?
    C'est John Locke qui dans son Traité du gouvernement civil, a le plus décisivement contribué à fonder l'idée que la propriété privée est un droit naturel. Locke critique le droit traditionnel « du premier occupant ». Certes la terre et tout ce qui est naturel appartient à toute l'humanité mais c'est le travail humain qui donne aux choses l'essentiel de leur valeur et donne un droit particulier sur elles. Ainsi, selon lui, celui qui confère une valeur à un champ par exemple, en le cultivant, gagne un droit sur lui. Une fois ce droit reconnu, il peut être échangé (vente) ou transmis (héritage). C'est cet argument qui a permis l'appropriation des terres du nouveau monde par les colons anglais...         
   Mais cet argument fondé sur le travail conçu comme source de la valeur des choses peut-être retourné contre les défenseurs de la propriété privée: si c'est le travail qui fonde la propriété, les propriétaires effectifs des richesses (et plus particulièrement des moyens de production) ne devraient-ils pas être désappropriés au profit de ceux qui fournissent le travail qui les produit? C'est le raisonnement tenu par Proudhon, puis par Marx. Au raisonnement qui fonde la propriété sur la faculté propre à l'homme de se posséder lui-même, Proudhon répond que l'homme ne possède pas ses facultés, qu'il les a reçu de la nature pour en avoir l'usage sans en avoir la maîtrise complète. Si la justice c'est l'égalité, celle-ci va l'encontre de la propriété privée qui en son principe implique l'inégalité.
   Du point de vue psychologique, mettre en question la légitimité de la propriété privée c'est mettre en question l'ego, le moi possesseur qui s'identifie non pas à ce qu'il est mais à ce qu'il a. 

 J. S.

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