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Sentences, aphorismes
&
brèves remarques

Comme dans les autres rubriques, on rencontrera au travers de ces citations une assez large diversité d'orientations philosophiques, politiques et spirituelles

 

Classement par ordre alphabétique des noms des auteurs
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Aristote

 

1. De même que nous disons de certains qui accomplissent des actions justes, qu'ils ne sont pas encore des hommes justes, ceux qui font, par exemple, ce qui est prescrit par les lois, soit malgré eux, soit par ignorance, soit pour tout autre motif, mais non pas simplement en vue d'accomplir l'action (bien qu'ils fassent assurément ce qu'il faut faire, et tout ce que l'homme vertueux est tenu de faire), ainsi, semble-t-il bien, il existe un certain état d'esprit dans lequel on accomplit ces différentes choses de façon à être homme de bien, je veux dire qu'on les fait par choix délibéré et en vue des actions mêmes qu'on accomplit. Ethique à Nicomaque, VI, 13, 1144a 12-20.

 

2. Et quand les hommes sont amis, il n'y a plus besoin de justice, tandis que s'ils se contentent d'être justes ils ont en outre besoin d'amitié, et la plus haute expression de la justice est, dans l'opinion générale, de la nature de l'amitié. Ethique à Nicomaque, VIII, 1, 1155a 26-28.

 

3. En outre, nul homme ne choisirait de vivre en conservant toute son existence l'intelligence d'un petit enfant, même s'il continuait à jouir le plus possible des plaisirs de l'enfance ; nul ne choisirait non plus de ressentir du plaisir en accomplissant un acte particulièrement déshonorant, même s'il ne devait jamais en résulter pour lui de conséquence pénible. Et il y a aussi bien des avantages que nous mettrions tout notre empressement à obtenir, même s'ils ne nous apportaient aucun plaisir, comme voir, se souvenir, savoir, posséder les vertus. Qu'en fait des plaisirs accompagnent nécessairement ces avantages ne fait pour nous aucune différence, puisque nous les choisirions quand bien même ils ne seraient pour nous la source d'aucun plaisir.

   Qu'ainsi donc le plaisir ne soit pas le bien, ni que tout plaisir soit désirable, c'est là une chose, semble-t-il, bien évidente (...). Ethique à Nicomaque, X, 2, 1174a 1-12.

 

4.   Nous désirons une chose parce qu'elle nous semble bonne, plutôt qu'elle ne nous semble bonne parce que nous la désirons : le principe, c'est la pensée. Métaphysique, Λ, 7, 1072a, 29.

 

5. Que pense [l'Intelligence divine] ? Ou elle se pense elle-même, ou elle pense quelque autre chose ; et si elle pense une autre chose, ou bien c'est toujours la même, ou bien c'est tantôt l'une, tantôt l'autre. Importe-t-il donc, ou non, que l'objet de sa pensée soit le Bien, ou la première chose venue ? Ou plutôt, ne serait-il pas absurde que certaines choses fussent l'objet de sa pensée ? Il est donc évident qu'elle pense ce qu'il y a de plus divin et de plus digne, et qu'elle ne change pas d'objet, car ce serait un changement vers le pire (...). L'Intelligence suprême se pense donc elle-même, puisqu'elle est ce qu'il y a de plus excellent, et sa Pensée est pensée de pensée. Métaphysique, Λ, 9, 1074b, 21-34.


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Georges Bataille

 

   De l'érotisme, il est possible de dire qu'il est l'approbation de la vie jusque dans la mort. Toute la mise en oeuvre érotique a pour principe une destruction de la structure de l'être fermé qu'est à l'état normal un partenaire de jeu. L'érotisme.


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Charles Baudelaire

 

1. La nature n’enseigne rien… C’est elle aussi qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car sitôt que nous sortons de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie… C’est la philosophie, c’est la religion qui nous ordonnent de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien que d’affreux… Le crime, dont l’animal a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle… Le mal se fait sans effort, naturellement ; le bien est toujours le produit d’un art… Curiosités esthétiques, XI, Eloge du maquillage.

 

2. Etre un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux. Fusées, IX.

 

3. Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions. Fusées, XXII.

 

4. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires ou antinaturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs (…) Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir (…). Fusées, XXII.

 

5. Le commerce est par son essence satanique. Le commerce, c’est le prêté-rendu, c’est le prêt avec le sous-entendu : "Rends-moi plus que je ne te donne…" Le commerce est naturel, donc il est infâme… Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre. Le commerce est satanique parce qu’il est une des formes de l’égoïsme, et la plus basse, la plus vile. Mon cœur mis à nu, LXXV.


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Christian Bobin

 

  Vous attendez de l'amour qu'il vous comble. Mais l'amour ne comble rien -ni le trou que vous avez dans la tête, ni cet abîme que vous avez au coeur. L'amour est manque bien plus que plénitude. L'amour est plénitude du manque. C'est, je vous l'accorde une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre. Le Très-Bas


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Brihadâranyaka Upanishad

 

   Ce n'est pas pour l'amour de l'époux que l'époux est cher, mais pour l'amour de l'Atman (qui est en lui) ; ce n'est pas pour l'amour de l'épouse que l'épouse est chère, mais pour l'amour de l'Atman (qui est en elle).


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Claude Bruaire

 

 1. Si l'esprit n'a pas d'être, qu'en résulte-t-il ? Tous les niveaux, les dimensions de notre existence sont frappés de non-sens pour cause de néant, par constat d'absence :

   Toute espérance se réduit à l'espoir et l'espoir à l'escompte d'un gain de moyens matériels sans autre finalité qu'une vie plus insensible et plus "performante".

   Dès lors, l'instance de l'éthique s'efface. L'obligation se réduit à son contraire, à la contrainte systématique des codes nécessaires à la vie continuée de l'ensemble. L'exercice de la raison morale, norme formelle de la volonté, exigence irremplaçable d'universalité, déboutant l'individu de ses intérêts, s'invertit en calcul, devient serve dans l'utile sans finalité. Rien ne fonde ni ne destine l'action pour l'être insubstituable d'autrui et la solidarité collective prive de sens la générosité en s'avérant l'assurance impérative du groupe.

   (...) L'habileté remplace l'intelligence, l'habitude adaptée la réflexion intime, le réflexe affiné le jugement personnel. Enfin, l'histoire des hommes, tissée des rapports de liberté, laisse place à l'évolution naturelle et la destinée spirituelle au commun destin de la mort biologique. Plus d'éducateur mais des dresseurs anonymes, plus de maître mais des adaptateurs, plus de médecins mais des vétérinaires de notre espèces, plus de politiques mais des gestionnaires, plus de prêtres mais des revendicateurs de distribution ou des organisateurs du "temps libre". L'être et l'esprit, Paris, PUF, coll. "Epiméthée", 1983.

 

2. Peut-on maintenant évoquer la question du sens de la souffrance et n'est-ce pas la mépriser quand elle devient insupportable ? Il faut au moins se demander ce que serait notre existence sans souffrance, si l'anesthésie était son état normal, s'il n'y avait cette épreuve de soi, de soi sacrifié, dans la fragilité et la passivité qu'est la souffrance. Tous les lieux de l'existence qui comptent comme ses plus hauts niveaux posent la même question. Un amour est-il concevable sans son épreuve, hors la souffrance qui fait céder la distance ? L'épreuve physique du corps menacé, qui retentit en tout l'être, n'est-elle pas indispensable à la vie maîtrisée, grandie, surmontée ? L'acte du pardon, essentiel à l'éthique, est-il concevable sans souffrance ? Et ces questions ne sont pas provoquées par un dolorisme suspect, ni par quelque opium spirituel, que les contempteurs de la vie, de la santé, prodigueraient dans la fausse consolation. Simplement, la logique de notre existence, où l'esprit émerge difficilement de la vie, implique sans doute l'épreuve et la menace de la souffrance où s'affirme l'être personnel intime. Une éthique pour la médecine, Paris, Fayard, 1978.

 

3. On ne peut biaiser, l'alternative est claire, nette. Ou bien un être humain est autre chose et plus que le corps où il vit, et alors tout n'est pas possible, des normes élémentaires de respect du droit et de l'être humain sont inévitables et indispensables. Ou bien non, et tout est permis, sans aucune réserve sinon économique. Il n'y a pas de troisième terme. Une éthique pour la médecine, Paris, Fayard, 1978.


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Roger Caillois

   Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix. Pour le passionné, c’est la femme qu’il aime ; pour l’artiste ou le savant, l’œuvre qu’ils poursuivent ; pour l’avare, l’or qu’il amasse ; pour le patriote, le bien de l’État, le salut de la nation, la défense du territoire ; pour le révolutionnaire, la révolution.
   Il est absolument impossible de distinguer autrement que par leur point d’application ces attitudes de celle du croyant vis-à-vis de sa foi : elles exigent la même abnégation, elles supposent le même engagement inconditionnel de la personne, un même ascétisme, un égal esprit de sacrifice. L’homme et le sacré, chapitre V, Paris, Gallimard, 1950.

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François-René de Chateaubriand

 

   Regulus fut un exemple mémorable de ce que peuvent, sur une âme courageuse, la religion du serment et l'amour de la patrie. Que si l'orgueil eut peut-être un peu de part à la résolution de ce mâle génie, se punir ainsi d'avoir été vaincu, c'était être digne de la victoire. Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris, Garnier-Flammarion, 1968, p.406.


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Jean-Louis Chrétien

 

1. Ce qui de mon passé m’échappe, les autres peuvent s’en souvenir. Accepter l’oubli, c’est aussi accepter que je ne sois pas le seul à me souvenir de moi, ni moi seul le lieu où je puisse me saisir moi-même. Accepter l’oubli, c’est aussi m’en remettre à l’autre de mon oublieuse mémoire, croire sa parole sur ce que je ne puis voir ni revoir. L’altération de la mémoire par l’oubli ne constitue pas seulement une destruction ou une mutilation, elle forme aussi le site possible d’une confiance. L'inoubliable et l'inespéré, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

 

2. Savoir espérer, c’est savoir ne pouvoir atteindre par soi-même ce qu’on espère, et donc aussi apprendre sans cesse à recevoir. L'inoubliable et l'inespéré, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

 

3. L’inespéré quand il surgit a nécessairement le caractère du soudain et du discontinu. (…) Mais cela ne signifie pas qu’il ne faille pas anticiper pour que ce qui n’est pas anticipable nous rencontre, qu’il ne faille pas cheminer pour que ce qui est hors de tout chemin nous saisisse. L'inoubliable et l'inespéré, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

 

4. Le lieu où Dieu donne sa promesse est déjà le lieu où il la tient ; le lieu où il la tient est encore le lieu où il la donne. L'inoubliable et l'inespéré, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

 

5. La connaissance qu'on peut prendre de moi indépendamment de toute communication et celle que je donne à l'autre par la communication peuvent bien être identiques par leur contenu, elles ne font pas pour autant double emploi puisque l'une consiste à traiter la personne comme un être qui est devant moi sans être avec moi et à pénétrer sa pensée comme on le ferait des propriétés d'un être matériel, tandis que l'autre s'établit entre deux être pourvus d'intelligence et de volonté et se reconnaissant comme tels dans l'acte même de la communication. (...) Ainsi peut-on, dit [Duns Scot], parler à Dieu bien qu'on ne puisse rien lui révéler. La voix nue, Paris, éditions de Minuit, 1990.

 

6. Le vêtement de l'âme (...) ne coïncide pas avec le corps : il est tissé par le silence, le retrait, l'abstention ou le mensonge. Pour être nue, il faut, non qu'elle retire, mais qu'elle prenne quelque chose, la parole où elle se manifeste à l'autre, face à lui et avec lui. La voix nue, Paris, éditions de Minuit, 1990.

 

7. Le toucher nous livre au monde sans retour ni retrait possibles, car si nous pouvons fermer les yeux, clore nos lèvres, nous boucher les oreilles ou les narines, nous touchons toujours et toujours nous sommes touchés, que nous le voulions ou non. L'appel et la réponse, Paris, éditions de Minuit, 1992.

 

8. Il ne suffit pas d'ouvrir les yeux pour voir, il faut que ces yeux interrogent, et se fassent les sourciers de ce verbe que toute chose non seulement porte en elle, mais chante aussi à fleur de forme. L'appel et la réponse, Paris, éditions de Minuit, 1992.


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Cicéron (Marcus Tullius Cicero)

1. Il faut donc se demander si ce qui est dit chez Platon, à propos des philosophes, est bien satisfaisant : à savoir que ces derniers sont justes, parce qu'ils se consacrent à la recherche du vrai et méprisent, et tiennent pour nulles ces choses que la plupart des hommes désirent, et pour lesquelles ils se disputent entre eux. Car s'ils atteignent bien à un type de justice en ne nuisant à personne par des actes positifs d'injustice, ils sont en défaut dans l'autre [type de justice] : rendus indisponibles par leur désir d'apprendre, ils ont délaissé ceux sur lesquels ils doivent veiller. Ainsi, pense-t-on, ils ne s'adonneront pas si peu que ce soit aux affaires publiques, à moins d'y être contraints. De officiis, I, IX, 28.
   Itaque uidendum est ne non satis sit quod apud Platonem est in philosophos dictum, quod in ueri inuestigatione uersentur quodque ea quae plerique uehementer expectant, de quibus inter se digladiari soleant, contemnant et pro nihil putent, propterea iustos esse. Nam alterum iustitiae genus assequuntur, in inferenda ne cui noceant iniuria ; in alterum incidunt : discendi enim studio impediti, quos tueri debent, deserunt. Itaque eos ne ad rem publicam quidem accessuros putant nisi coactos.

2. Car il en va de la prospérité comme de l'adversité : c'est de la légèreté de l'accueillir sans retenue et ce qui est digne d'admiration, c'est l'égalité de caractère dans toute la vie avec toujours le même visage et la même contenance, suivant la tradition de Socrate et de C. Laelius. Philippe, roi de Macédoine, fut certes dépassé par son fils [Alexandre] en exploits et en gloire, mais je constate qu'il fut supérieur en affabilité et en bonté. Aussi le premier fut-il toujours grand, tandis que le second fut souvent très vil ; ceci semble donc justifier le précepte de ceux qui nous exhortent à nous comporter d'autant plus modestement que nous sommes plus grands. De officiis, I, XXVI, 90.
   Nam ut aduersas res, sic secundas immoderate ferre leuitatis est, praeclaraque est aequabilitas in omni uita et idem semper uultus eademque frons, ut de Socrate idemque de C. Laelio accepimus. Philippum quidem Macedonum regem rebus gestis et gloria superatum a filio, facilitate et humanitate uideo superiorem fuisse ; itaque alter semper magnus, alter saepe turpissimus ; ut recte praecipere uideantur qui monent ut, quanto superiores simus, tanto nos geramus summissius.

3. Et n'est point vrai ce qui est affirmé par certains, à savoir que la communauté et la société se sont établies entre les hommes à cause du besoin de survivre, parce que nous ne pouvions, sans l'aide des autres, ni réaliser ni obtenir ce que la nature exigeait ; et que s'il était pourvu, comme par un coup de baguette magique, ainsi qu'ils disent, à tout ce qui a trait à notre nutrition et à notre entretien, tous les plus grands esprits, abandonnant toutes les affaires, s'adonneraient entièrement à la connaissance et à la science. Il n'en va pas ainsi ; car ils fuiraient la solitude et chercheraient des compagnons d'étude, voudraient tantôt enseigner et tantôt apprendre, tantôt écouter et tantôt parler. De officiis, I, XLIV, 158.
   Nec verum est quod dicitur a quibusdam, propter necessitatem uitae, quod ea quae natura desideraret, consequi sine aliis atque efficere non possemus, idcirco insitam esse hominibus communitatem et societatem ; quodsi omnia nobis quae ad uictum cultumque pertinent, quasi uirgula diuina, ut aiunt, suppedirarentur, tum optimo quisque ingenio negotiis omnibus omissis totum se in cognitione et scientia collocaret. Non est ita ; nam et solitudinem fugeret et socium studii quaereret, tum docere, tum discere uellet, tum audire, tum dicere.

4. Si c'est le châtiment, la crainte du supplice, et non la laideur morale elle-même qui nous détourne d'une vie injuste et criminelle, alors nul n'est injuste, et c'est plutôt comme des imprudents qu'il faut considérer les hommes malhonnêtes. Et nous, qui sommes poussés à nous comporter en hommes de bien non par la beauté morale elle-même, mais par quelque intérêt ou profit, nous sommes des habiles, non des hommes de bien. De legibus, I, XIV, 40-41.
   Quodsi poena, si metus supplicii, non ipsa turpitudo deterret ab iniuriosa facinerosaque uita, nemo est iniustus, at incauti potius habendi sunt inprobi. Tum autem qui non ipso honesto mouemur ut boni uiri simus, sed utilitate aliqua atque fructu, callidi sumus, non boni.

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Paul Claudel

 

1. Sygne : "Ah, c'est une chose plus enivrante que le vin d'être une belle jeune femme!" L'otage, acte I, scène1.

 

2. Il n'y a pour les choses et pour les poèmes qu'une seule manière d'être nouveaux, c'est d'être vrais, et qu'une seule manière d'être jeunes, c'est d'être éternels. Réflexions sur la poésie, Paris, Gallimard, "Idées", 1963.


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Marcel Conche

 

   Il est indubitable, (…) que le supplice des enfants a été, et devait ne pas être, et que Dieu pouvait faire qu’il ne soit pas. Comme Dieu ne s’est pas manifesté dans les circonstances où, moralement, il l’aurait dû, s’il existait, il serait coupable. La notion d’un Dieu coupable et méchant apparaissant contradictoire, il faut conclure que Dieu n’est pas. Orientation philosophique, chap. I, Paris, PUF, 1990.


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Etienne Bonnot de Condillac

  L’usage de joindre les signes avec les choses nous est devenu si naturel, quand nous n’étions pas encore en état d’en peser la valeur, que nous nous sommes accoutumés à rapporter les noms à la réalité même des objets, et que nous avons cru qu’ils en expliquaient parfaitement l’essence. On s’est imaginé qu’il y a des idées innées, parce qu’en effet il y en a qui sont les mêmes chez tous les hommes : nous n’aurions pas manqué de juger que notre langage est inné, si nous n’avions su que les autres peuples en parlent de tout différents. Il semble que, dans nos recherches, tous nos efforts ne tendent qu’à trouver de nouvelles expressions. A peine en avons-nous imaginé, que nous croyons avoir acquis de nouvelles connaissances. L’amour-propre nous persuade aisément que nous connaissons les choses, lorsque nous avons longtemps cherché à les connaître, et que nous en avons beaucoup parlé. Essai sur l’origine des connaissances humaines, §§6 à 8

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René Descartes

 

1. Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés [ie son libre arbitre], ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu'il en use bien ou mal, et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu'il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu. Les passions de l'âme, article 153.

 

2. Ceux qui ont cette connaissance et ce sentiment d'eux-mêmes se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soi, parce qu'il n'y a rien en cela qui dépende d'autrui. C'est pourquoi ils ne méprisent jamais personne ; et, bien qu'ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse, ils sont toutefois plus enclins à les excuser qu'à les blâmer, et à croire que c'est plutôt par manque de connaissance que par manque de bonne volonté qu'ils les commettent. Et, comme ils ne pensent point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de biens ou d'honneurs, ou même qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté, ou généralement qui les surpassent en quelques autres perfections, aussi ne s'estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu'ils surpassent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu considérables, à comparaison de la bonne volonté, pour laquelle seule ils s'estiment, et laquelle ils supposent être aussi ou du moins pouvoir être en chacun des autres hommes. Les passions de l'âme, article 154.


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Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski

 

1. Aussitôt qu'il [ie Aliocha] se fut convaincu, après de sérieuses réflexions, que Dieu et l'immortalité existent, il se dit naturellement : "Je veux vivre pour l'immortalité, je n'admets pas de compromis". Pareillement, s'il avait conclu qu'il n'y a ni Dieu ni immortalité, il serait devenu tout de suite athée et socialiste (car le socialisme ce n'est pas seulement la question ouvrière ou celle du quatrième état, mais c'est surtout la question de l'athéisme, de son incarnation contemporaine, la question de la tour de Babel, qui se construit sans Dieu, non pour atteindre les cieux de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu'à la terre). Les frères Karamazov, I, V.

 

2. Le mystérieux visiteur : "Pour rénover le monde, il faut que les hommes eux-mêmes changent de voie. Tant que chacun ne sera pas vraiment le frère de son prochain, il n'y aura pas de fraternité. Jamais les hommes ne sauront, au nom de la science ou de l'intérêt, répartir paisiblement entre eux la prospérité et les droits. Personne ne s'estimera satisfait, et tous murmureront, s'envieront, s'extermineront les uns les autres". Les frères Karamazov, VI, II, d.

 

3. Le starets Zosime : "Le monde a proclamé la liberté, ces dernières années surtout ; mais que représente cette liberté! Rien que l'esclavage et le suicide! Car le monde dit : "Tu as des besoins, assouvis-les, tu possèdes les mêmes droits que les grands et les riches. Ne crains donc pas de les assouvir, accrois-les même" ; voilà ce qu'on enseigne maintenant. Telle est leur conception de la liberté. Et que résulte-t-il de ce droit à accroître les besoins ? Chez les riches, la solitude et le suicide spirituel ; chez les pauvres, l'envie et le meurtre, car on a conféré des droits, mais on n'a pas encore indiqué les moyens d'assouvir les besoins". Les frères Karamazov, VI, III, e.

 

4. Dmitri Karamazov : "Mais alors, que deviendra l'homme, sans Dieu et sans immortalité ? Tout est permis, par conséquent, tout est licite ?"
Rakitine : "Ne le savais-tu pas ? Tout est permis à un homme d'esprit, il se tire toujours d'affaire. Mais toi, tu as tué, tu t'es fait pincer, et maintenant tu pourris sur la paille". Les frères Karamazov, XI, IV.

 

5. Smerdiakov retira le volume, découvrit la liasse.

"Prenez cet argent, dit-il en soupirant.

- Certes, je le prends! Mais pourquoi me le donnes-tu, puisque tu as tué pour l'avoir ?"

Et Ivan le considéra avec stupéfaction.

"Je n'en ai plus besoin, dit Smerdiakov d'une voix tremblante. Je pensais d'abord, avec cet argent, m'établir à Moscou, ou même à l'étranger ; c'était mon rêve, puisque "tout est permis". C'est vous qui m'avez en effet appris et souvent expliqué cela : "Si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de vertu, et elle est inutile". Voilà le raisonnement que je me suis fait.

- Tu en es arrivé là tout seul ? dit Ivan avec un sourire gêné.

- Sous votre influence.

- Alors tu crois en Dieu, maintenant, puisque tu rends l'argent ?

- Non, je n'y crois pas, murmura Smerdiakov.

- Pourquoi rends-tu l'argent, alors ?

- Laissez donc! trancha Smerdiakov avec un geste de lassitude. Vous-même répétiez sans cesse que tout est permis, pourquoi êtres-vous si inquiet maintenant ? Les frères Karamazov, XI, VIII.

 

6. L'avocat Fétioukovitch : "Il ne suffit pas d'engendrer pour être père, il faut encore mériter ce titre. Sans doute, le mot père a une autre signification, d'après laquelle un père, fût-il un monstre, un ennemi juré de ses enfants, restera toujours leur père, par le seul fait qu'il les a engendrés. Mais c'est une signification mystique, pour ainsi dire, qui échappe à l'intelligence, qu'on peut admettre seulement comme article de foi, ainsi que bien des choses incompréhensibles auxquelles la religion ordonne de croire". Les frères Karamazov, XII, XIII.

 

7. Dmitri : "Voici ce que j'ai imaginé et résolu. Si je parviens à m'évader, avec de l'argent et un passeport, et que j'arrive en Amérique, je serai réconforté par cette idée que ce n'est pas pour vivre heureux que je le fais, mais pour subir un bagne qui vaut peut-être celui-ci! Je t'assure, Alexei, que cela se vaut! Au diable cette Amérique! je la hais déjà. Grouchegnka m'accompagnera, soit, mais regarde-la : a-t-elle l'air d'une Américaine ? Elle est Russe, Russe jusqu'à la moelle des os, elle aura le mal du pays, et sans cesse je la verrai souffrir à cause de moi, chargée d'une croix qu'elle n'a pas méritée. Et moi, supporterai-je les goujats de là-bas, quand bien même tous vaudraient mieux que moi ? Je la déteste déjà, cette Amérique! Eh bien, qu'ils soient là-bas des techniciens hors ligne ou tout ce qu'on voudra, que le diable les emporte, ce ne sont pas là mes gens! J'aime la Russie, Alexei, j'aime le Dieu russe, tout vaurien que je suis! Oui, je crèverai là-bas!" Les frères Karamazov, Epilogue, II.


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Euripide

 

1. Oreste :

Ah! que c'est admirable!

La valeur généreuse n'obéit à aucune loi précise,

car les mortels sont faits d'éléments emmêlés.

Le fils d'un noble père peut être un pur néant,

et j'ai vu des enfants vertueux naître d'hommes pervers.

J'ai trouvé l'indigence dans l'esprit de gens opulents,

et de la grandeur d'âme dans le corps d'un pauvre.

Mais alors, quel signe choisir pour distinguer les bons et

   les mauvais ?

La richesse serait un bien mauvais critère

Le dénuement ? Mais la pauvreté comporte une tare,

car le besoin pour l'homme est l'école du mal.

Faut-il partir de la valeur guerrière ? Mais qui, dans la

   mêlée

oserait se porter garant qu'un homme est courageux ?

Mieux vaut accepter ces confusions sans y chercher de règle.

Electre, v.367-380 (trad. M. Delcourt-Curvers)

 

2. Le choeur :

Y a-t-il une autre sagesse,

et les dieux aux mortels ont-ils rien accordé de plus

   beau

que de pouvoir écraser de la main

la tête de son ennemi ?

Et ce qui est beau nous est précieux.

Les Bacchantes, v.873-877 (trad. M. Delcourt-Curvers)


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Alain Finkielkraut

 

   L'amour est cette religion du visage qui en interdit la représentation.(...) Le visage aimé échappe à tout même à cette beauté en lui qui a rendu possible la cristallisation de l'amour. Il est infigurable.(...) Il n'y a d'amour que dans l'impossibilité d'arrêter la fuite sans fin, la dérobade infinie de l'Autre.(...) L'itinéraire amoureux est une étrange ascèse, une marche à l'invisible qui progresse des qualités à la personne et de la personne au visage. La sagesse de l'amour, Paris, Gallimard, 1984.


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Michel Foucault

 

   Ce qui définit la position du maître, c'est que ce dont il se soucie, c'est du souci que celui qu'il guide peut avoir de lui-même. A la différence du professeur, il ne se soucie pas d'apprendre à celui qu'il guide des aptitudes et des capacités, il ne cherche pas à lui apprendre à parler, à l'emporter sur les autres, etc. Le maître, c'est celui qui se soucie du souci que le sujet a de lui-même, et qui trouve, dans l'amour qu'il a pour son disciple, la possibilité de se soucier du souci que le disciple a pour lui-même. Herméneutique du sujet
 

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Nicolas Grimaldi

 

1. La spéculation avait désigné une agilité désintéressée de la pensée. On aurait pu la définir comme une exploration ou une aventure théoriques de l'esprit. Désormais elle n'allait plus signifier que l'habileté cauteleuse des opérations boursières. L'homme disloqué, Paris, PUF, 2001.

 

2. De but, de mobile, ce monde bourgeois ne connaît que le gain. De l'intelligence, il n'admire que la ruse. Spéculer, penser, pour lui c'est être habile ; et être habile,  c'est s'enrichir. Rien pour rien dans cet univers uniformément mercantile ; toute chose vaut ce qu'elle rapporte, et d'un homme ce n'est plus son confesseur mais son notaire qui connaît seul ce qu'il vaut. Quand ce monde entend parler d'esprit, il croit qu'il s'agit d'un fantôme. L'homme disloqué, Paris, PUF, 2001.

 

3. Les scientifiques ne passent pas d’une théorie à une autre comme d’une erreur à une vérité, (ou comme d’une demi-vérité à une vérité plus complète), mais comme des techniciens passent d’un ancien à un nouveau système de compression, d’injection, d’accélération ou de refroidissement, ou comme les usagers passent d’un ancien à un nouveau modèle d’automobile ou d’avion. L'homme disloqué, Paris, PUF, 2001.

 

4. [Platon avait] dû reconnaître qu'il n'y avait guère plus de différence entre un philosophe et un sophiste qu'entre un chien et un loup. Apparemment, ils sont en effet fort semblables. L'un et l'autre ne produisent rien, ne fabriquent rien, et parviennent à leur fin en parlant, par la magie de leur persuasion. Pourtant, un chien est tout le contraire d'un loup, de même qu'un philosophe est tout l'opposé d'un sophiste. Car le chien a certes le même flair et la même pugnacité que le loup, mais c'est pour garder son troupeau du loup qui cherche au contraire à le dépecer. Le sophiste est comme le loup : c'est un prédateur. Son gibier, c'est l'autre. Socrate, le sorcier, Paris, PUF, 2004.


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Georg Wilhelm Friedrich Hegel

 

 1. De même que, dans le cas du vivant en général, tout est, de manière idéelle, déjà contenu dans le germe, et est produit par celui-ci même, non par une puissance étrangère, de même aussi toutes les formes particulières de l'esprit vivant doivent [nécessairement] se développer à partir de son concept comme de leur germe. Notre pensée mue par le concept demeure, alors, totalement immanente à l'ob-jet pareillement mû par le concept ; nous ne faisons en quelque sorte qu'assister en spectateur au développement propre de l'ob-jet, nous ne le modifions pas par l'immixtion de nos représentations et idées subjectives. Le concept n'a besoin, pour sa réalisation effective, d'aucune incitation extérieure. La philosophie de l'esprit, Encyclopédie des sciences philosophiques 1827-1830, Addition au §379.

 

2. Un thème principal de la philosophie critique [ie kantienne] est qu'avant d'entreprendre de connaître Dieu, l'essence des choses, etc., il y aurait à examiner préalablement la faculté de connaître elle-même, pour savoir si elle est capable de s'acquitter d'une telle tâche ; on devrait préalablement apprendre à connaître l'instrument, avant d'entreprendre le travail qui doit être réalisé par le moyen de ce dernier ; sinon, au cas où il serait insuffisant, toute la peine serait dispensée en pure perte. Cette pensée a paru si plausible qu'elle a suscité la plus grande admiration et approbation, et a ramené la connaissance, de son intérêt pour les ob-jets [Gegenstand] et de son occupation avec eux, à elle-même, à l'élément formel. Si pourtant l'on ne veut pas s'illusionner avec des mots, il est facile de voir que l'on peut bien éventuellement examiner et apprécier d'autres instruments d'une autre manière qu'en entreprenant le travail propre auquel ils sont destinés. Mais l'examen de la connaissance ne peut se faire autrement qu'en connaissant ; dans le cas de ce prétendu instrument, l'examiner ne signifie rien d'autre que le connaître. Mais vouloir connaître avant de connaître est aussi absurde que le sage projet qu'avait ce scolastique, d'apprendre à nager avant de se risquer dans l'eau. La science de la logique, Encyclopédie des sciences philosophiques 1827-1830, Introduction, §10, Remarque.

 

3. Il fut un temps où les hommes avaient un ciel doté des vastes trésors des pensées et des images. Alors la signification de tout ce qui est se trouvait dans le fil de lumière qui l'attachait au ciel ; au lieu de séjourner dans la présence de ce monde, le regard glissait au-delà, vers l'essence divine, vers, si l'on peut ainsi dire, une présence au-delà du monde. C'est par contrainte que l'oeil de l'esprit devait être ramené au terrestre, et être maintenu dans le terrestre ; il fallut alors bien du temps avant d'introduire cette clarté, que possédait seul le supraterrestre dans l'étroitesse et l'égarement où se mouvait le sens de l'en deçà, avant d'accorder une valeur et un intérêt à l'attention à ce qui est présent comme tel, attention qui se nommait expérience. Maintenant il semble qu'on ait besoin du contraire ; le sens est tellement enraciné dans le terrestre qu'il faut, semble-t-il, une violence égale pour le soulever. L'esprit se montre si pauvre que, comme le voyageur dans le désert aspire à une simple goutte d'eau, il semble aspirer pour se réconforter seulement au maigre sentiment du divin en général. A la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait peut se mesurer l'étendue de sa perte. Phénoménologie de l'esprit, Préface.


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Homère

 

    J’ai osé, moi, ce que jamais encore n’a osé mortel ici-bas : j’ai porté à mes lèvres les mains de l’homme qui m’a tué mes enfants. Iliade, XXIV (Priam, à Achille). 


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Victor Hugo

 

   Ce qui se passait dans Javert, c'était la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité irrésistible lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes cela était étrange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide puisse être désarçonné par un coup de lumière, que l'incommutable, le direct, le correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir, qu'il y ait pour la locomotive un chemin de Damas... Il ne voyait dans tout cela qu'une immense difficulté d'être... Avoir sur sa tête de l'inconnu, il n'était pas accoutumé à cela... Javert n'avait jamais vu de l'inconnu qu'en bas... Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement effaré par cette apparition inouïe ; un gouffre en haut! Quoi donc! On était démantelé de fond en comble! On était déconcerté absolument! A quoi se fier ? Ce dont on était convaincu s'effondrait... Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les preuves de la loi ; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie allait-elle donc maintenant descendre de là-haut ? Les Misérables.


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David Hume

 

1. L’ambition, l’avarice, l’amour de soi, la vanité, l’amitié, la générosité, l’esprit public : ces passions, qui se mêlent à divers degrés et se répandent dans la société, ont été, depuis le commencement du monde, et sont encore la source de toutes les actions et entreprises qu’on a toujours observé parmi les hommes. Voulez-vous connaître les sentiments, les inclinations et le genre de vie des Grecs et des Romains ? Étudiez bien le caractère et les actions des Français et des Anglais ; Vous ne pouvez vous tromper beaucoup si vous transférez aux premiers la plupart des observations que vous avez faites sur les seconds. Enquête sur l’entendement humain, section 8, Paris, Garnier-Flammarion, 1983. 

2. Le célibat, le jeûne, la pénitence, la mortification, le renoncement, l’humilité, le silence, la solitude et tout le train des vertus monacales, pour quelle raison sont-elles partout rejetées par les hommes sensés, sinon parce qu’elles ne servent aucune sorte de fin, ne font rien pour augmenter le bonheur d’un homme en ce monde ni pour en faire un membre plus appréciable de la société, ne le rendent pas capables de divertir ses compagnons et n’accroissent pas la capacité qu’il a de prendre plaisir à ce qu’il est. Nous remarquons, au contraire, qu’elles vont à l’encontre de toutes ces fins désirables, qu’elles paralysent l’entendement et endurcissent le cœur, qu’elles aveuglent l’imagination et aigrissent le tempérament. C’est pourquoi nous les transférons légitimement dans la colonne opposée et les plaçons dans le catalogue des vices : aucune superstition n’a assez de force auprès des hommes de ce monde pour pervertir entièrement ces sentiments naturels. Un sinistre fanatique, à la cervelle d’oiseau, aura peut-être, après sa mort, une place dans le calendrier, mais personne, presque jamais, ne l’admettra, de son vivant, dans son intimité et en sa société, si ce n’est ceux qui sont aussi délirants et aussi lugubres que lui. Enquête sur les principes de la morale, Section 9, paris, Garnier-Flammarion, 1991.

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Eugène Ionesco

 

   L'homme moderne, universel, c'est l'homme pressé, il n'a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu'une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond,c'est l'utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l'utilité de l'inutile, l'inutilité de l'utile, on ne comprend pas l'art ; et un pays où on ne comprend pas l'art est un pays d'esclave ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient pas, un pays sans esprit (...) Notes et contre-notes, Paris, Gallimard, 1970.


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Emmanuel Kant

 

1. Le jugement de ceux qui limitent fort et même réduisent à rien les pompeuses glorifications des avantages que la raison devrait nous procurer relativement au bonheur et au contentement de la vie, n'est en aucune façon le fait d'une humeur chagrine ou d'un manque de reconnaissance envers la bonté du gouvernement du monde, mais au fond de ces jugements gît secrètement l'idée que la fin de leur existence est toute différente et beaucoup plus noble, et que c'est à cette fin, non au bonheur, que la raison est spécialement destinée, que c'est à elle en conséquence, comme à la condition suprême, que les vues particulières de l'homme doivent le plus souvent se subordonner. Fondements de la métaphysique des moeurs, Première section.

 

2. La morale n'est pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. Critique de la raison pratique, Première partie, Livre deuxième, Chapitre II, V.

 

3. L'homme est un être qui a des besoins, en tant qu'il appartient au monde sensible, et sous ce rapport, sa raison a certainement une charge qu'elle ne peut décliner à l'égard de la sensibilité, celle de s'occuper des intérêts de cette dernière (...) Mais il n'est pourtant pas animal assez complètement pour être indifférent à tout ce que la raison lui dit par elle-même, et pour employer celle-ci simplement comme un instrument propre à satisfaire ses besoins, comme être sensible. Car le fait d'avoir la raison ne lui donne pas du tout une valeur supérieure à la simple animalité, si elle ne lui doit servir que pour ce qu'accomplit l'instinct chez les animaux ; la raison ne serait en ce cas qu'une manière particulière dont la nature se serait servie pour armer l'homme en vue de la fin à laquelle elle a destiné les animaux, sans lui en assigner une autre plus élevée. Critique de la raison pratique, Première partie, Livre premier, Chapitre II.

 

4. Pour éviter de confondre la constitution républicaine avec la constitution démocratique, comme on le fait communément, il faut faire les remarques suivantes. Les formes d'un Etat (ciuitas) peuvent être divisées soit d'après la distinction entre les personnes qui détiennent la souveraineté, soit d'après la manière dont un peuple est gouverné par son souverain, quel qu'il soit. La première s'appelle proprement forme de domination (forma imperii), et il ne peut y en avoir que trois : ou bien le pouvoir est détenu par un seul, ou bien par quelques-uns qui se sont alliés entre eux, ou bien par tous ceux qui forment la société civile (autocratie, aristocratie ou démocratie, pouvoir du prince, pouvoir de la de la noblesse, pouvoir du peuple). La seconde est la forme du gouvernement (forma regiminis). Elle se rapporte à la manière (...) dont l'Etat use de son pouvoir absolu. A cet égard, elle est ou bien républicaine, ou bien despotique. Le Républicanisme est le principe politique qui admet la séparation du pouvoir exécutif (gouvernement) et du pouvoir législatif ; le despotisme exécute de sa propre autorité les lois qu'il a édictées lui-même (...). Projet de paix perpétuelle, Deuxième section, Ier article définitif.

   Damit man die republikanische Verfassung nicht (wie gemeiniglich geschieht) mit der demokratischen verwechsle, muß folgendes bemerkt werden. Die Formen eines Staates (ciuitas) können entweder nach dem Unterschiede der Personen, welche die oberste Staatsgewalt inne haben, oder nach der Regierungsart des Volks durch sein Oberhaupt, er mag sein welcher er wolle, eingeteilt werden ; die erste heißt eigentlich die Form der Beherrschung (forma imperii), und es sind nur drei derselben möglich, wo nämlich entweder nur Einer, oder, Einige unter sich verbunden, oder Alle zusammen, welche die bürgerliche Gesellschaft ausmachen, die Herrscherge walt besitzen (Autokratie, Aristokratie und Demokratie, Fürstengewalt, Adelsgewalt und Volksgewalt). Die zweite ist die Form des Regierung (forma regiminis) und betrifft die (...) Art, wie der Staat von seiner Machtvollkommenheit Gebraucht macht : und ist in dieser Beziehung entweder republikanisch oder despotisch. Der Republikanism ist das Staatsprinzip der Absonderung der ausführenden Gewalt (der Regierung) von der gesetzgebenden ; der Despotism ist das der eigenmächtigen Vollziehung des Staats von Gesetzen, die er selbst gegeben hat (...)

 

5. Parmi ces trois formes d'Etat, la forme démocratique, au sens propre du mot, est nécessairement despotique (...). Et, bien que les deux autres constitutions politiques soient toujours défectueuses en ceci qu'elles permettent un pareil mode de gouvernement, il leur est cependant possible d'admettre un mode de gouvernement conforme à l'esprit d'un système représentatif [ie républicain] ; c'est ainsi que Frédéric II disait du moins qu'il n'était que le serviteur le plus haut placé de l'Etat ; mais c'est chose au contraire impossible dans un régime démocratique parce que chacun veut y être le maître. Projet de paix perpétuelle, Deuxième section, Ier article définitif.

   Unter den drei Staatsformen ist die der Demokratie im eigentlichen Verstande des Worts notwendig ein Despotism (...) und wenngleich die zwei andern Staatsverfassungen sofern immer fehlerhaft sind, daß sie einer solchen Regierungsart Raum geben, so ist es bei ihnen doch wenigstens möglich, daß sie eine dem Geiste eines repräsentativen Systems gemäße Regierungsart annehmen, wie etwa Friedrich II wenigsten sagte : er sei bloß der oberste Diener des Staats, dahingegen die demokratische es unmöglich macht, weil alles da Herr sein will.

 

6. Les hautes appellations qui sont souvent associées à un souverain (celle d'un Oint du Seigneur, d'un Vicaire et d'un Représentant de la volonté divine sur terre) ont été blâmées comme autant de flatteries grossières et trompeuses ; mais sans raison, à ce qu'il me semble. Loin de devoir rendre le Prince orgueilleux, elles devraient plutôt l'humilier dans son âme, s'il a du discernement (ce qu'il faut bien supposer) et considère qu'il assume une charge trop lourde pour un homme, à savoir d'administrer la chose la plus sainte que Dieu ait sur terre, le droit des hommes, et qu'il doit à chaque instant s'inquiéter de ne pas avoir porté atteinte à ce qui est pour Dieu la prunelle de ses yeux. Projet de paix perpétuelle, Deuxième section, Ier article définitif.

   Man hat die hohe Benennungen, die einem Beherrscher oft beigelegt werden (die eines göttlichen Gesalbten, eines Verwesers des göttlichen Willens auf Erden und Stellvertreters desselben) als grobe, schwindlig machende Schmeicheleien oft getaldet ; aber mich dünkt, ohne Gründ. Weit gefehlt, daß sie den Landes herrn sollten hochmütig machen, so müssen sie ihn vielmehr in seiner Seele demütigen, wenn er Verstand hat (welches man doch voraussetzen muß) und es bedenkt, daß er ein Amt übernommen habe, was für einen Menschen zu groß ist, nämlich das Heiligste, was Gott auf Erden hat, das Recht der Menschen zu verwalten, und diesem Augapfel Gottes irgendworin zu nahe getreten zu sein, jederzeit in Besorgnis stehen muß.


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Søren Kierkegaard

 

   Si je savais où vit un chevalier de la foi, j'irai trouver ce prodige qui a pour moi un intérêt infini... Le voici ; connaissance est faite... Mais à l'instant même où j'attache sur lui mes regards, je recule, je sursaute, je me dis : "Grand Dieu! Se peut-il que ce soit lui ? Peut-il ressembler à cela ? Il a tout l'air d'un percepteur!" Et pourtant c'est bien lui. Je m'approche un peu, j'épie ses moindres mouvements pour tenter de surprendre quelque chose d'une autre nature, un petit signe télégraphique venu de l'infini, un regard, une expression de physionomie, un geste, un air de mélancolie, un sourire trahissant l'irréductibilité de l'infini par rapport au fini. Mais rien! J'ai beau l'examiner de la tête aux pieds, et chercher la fissure par où se fait jour l'infini. Rien!... nul bourgeois endimanché n'a le pas plus assuré ; il appartient si entièrement à ce monde qu'aucun boutiquier n'y saurait appartenir davantage (...) Nul regard céleste, nul signe de l'incommensurabilité ne le trahit ; si on ne le connaissait, il serait impossible de le distinguer du reste de l'assemblée... Pourtant il paie au plus cher chaque instant de sa vie, car cet homme accomplit à chaque instant le mouvement de l'infini. Il vide dans la résignation infinie la profonde mélancolie de la vie ; il connaît la félicité de l'infini... Crainte et tremblement, Paris, Édition de l'Otrante, 1972.


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Rudyard Kipling

 

   Baloo à Mowgli : " Je t'ai appris toute la Loi de la Jungle pour tous les Peuples de la Jungle... sauf le Peuple Singe, qui vit dans les arbres. Ils n'ont pas de loi. Ils n'ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par hasard lorsqu'ils écoutent et nous épient, là-haut, à l'affût dans les branches. Leur chemin n'est pas le nôtre. Ils n'ont pas de chefs. Ils n'ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se donnent pour un grand peuple prêt à faire de grandes choses dans la Jungle ; mais la chute d'une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est oublié. Nous autres de la Jungle, nous n'avons aucun rapport avec eux". Le livre de la jungle.
 

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Henri Lacordaire

 

  Entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Conférences de Notre Dame, 1835-1836.


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Emmanuel Lévinas

 

1. C'est certainement une grande gloire pour le créateur que d'avoir mis sur pied un être capable d'athéisme, un être qui, sans avoir été causa sui, a le regard et la parole indépendants et est chez soi. Nous appelons volonté un être conditionné de telle façon que sans être causa sui, il est le premier par rapport à sa cause. Totalité et infini, La Hague, Martinus Nijhoff, 1961.

 

2. La violence ne porte que sur un être à la fois saisissable et échappant à toute prise. Totalité et infini, La Hague, Martinus Nijhoff, 1961.

 

3. Le désir métaphysique n'aspire pas au retour, car il est désir d'un pays où nous ne naquîmes point. Totalité et infini, La Hague, Martinus Nijhoff, 1961.


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Marc Aurèle (Marcus Aurelius Antoninus)

 

      Un tel, quand il a habilement rendu service à quelqu’un, a tendance à lui porter en compte son bienfait. Tel autre n’y est sans doute pas disposé, mais, dans son for intérieur, il considère son obligé comme un débiteur : il sait ce qu’il a fait. Un troisième, en un sens, ne sait même pas ce qu’il a fait ; il ressemble à la vigne qui produit sa grappe et qui ne cherche rien au-delà, une fois qu’elle a produit son fruit propre, comme le cheval après sa course, le chien après la chasse et l’abeille, quand elle a fait son miel. L’homme, après son bienfait, n’en est pas fasciné ; il passe à autre chose, comme la vigne va produire encore sa grappe, quand ce sera la saison. – Il faut donc être de ceux qui agissent, dans une certaine mesure, sans s'en rendre compte ? – Oui. – Mais il faut pourtant s'en rendre compte, car c'est le propre, dit-on, d'un être sociable, de sentir qu'il agit pour l'intérêt social, et de vouloir, par Zeus, que son obligé le sente aussi.  – Ce que tu dis est vrai, mais tu interprètes mal ce que je viens de dire. Tu compteras pour cette raison au nombre de ceux dont précédemment je parlais, car ils se laissent, eux aussi, égarer par une certaine vraisemblance logique. Mais si tu veux comprendre ce que j'ai dit, ne crains pas d'être pour cela détourné de quelque action utile au bien commun. Pensées (ou Pensées pour moi-même), V, 6.
 

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Jacques Maritain

 

   Toute mystique est un dialogue : une mystique qui s’adresse à un interlocuteur anonyme et sans personnalité s’avoue menteuse par là-même. Les degrés du savoir.


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Maurice Merleau-Ponty

 

   Il y a métaphysique à partir du moment où, cessant de vivre dans l'évidence de l'objet - qu'il s'agisse de l'objet sensoriel ou de l'objet scientifique - nous apercevons indissolublement la subjectivité radicale de toute notre expérience et sa valeur de vérité. Notre expérience est nôtre, cela signifie deux choses : qu'elle n'est pas la mesure de tout être en soi imaginable, et qu'elle est cependant coextensive à tout être dont nous puissions avoir notion. Sens et non sens.


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Michel de Montaigne

  

   Catulus Luctatius, en la guerre contre les Cimbres, ayant fait tous ses efforts d’arrêter ses soldats qui fuyaient devant les ennemis, se mit lui-même entre les fuyards, et contrefit le couard, afin qu’ils semblassent plutôt suivre leur capitaine que fuir l’ennemi ; c’était abandonner sa réputation pour couvrir la honte d’autrui.  Essais, I, XLI.


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Friedrich Nietzsche

 

1. Il ne faut jamais perdre de vue ce jugement qui exprime la vérité historique et il faut le défendre en dépit des apparences du moment : la noblesse européenne — noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot — est l’œuvre de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l’oeuvre de l’Angleterre. —  Par-delà bien et mal, § 253. 

 

2. Ce que je raconte, c’est l’histoire de deux siècles qui vont venir, l’avènement du nihilisme. On peut aujourd’hui déjà raconter cette histoire, car c’est la Nécessité qu’on voit en personne ici à l’oeuvre. L’avenir nous parle déjà par des signes innombrables ; tout ce que nos yeux voient annonce l’inévitable déclin ; nos oreilles sont devenues assez subtiles pour percevoir cette musique de l’avenir. Toute notre civilisation européenne est dans un état d’attente angoissée ; elle s’achemine, de décennie en décennie, vers la catastrophe, d’un mouvement inquiet, irrésistible, de plus en plus précipité comme un fleuve qui court vers son terme, qui ne réfléchit plus, qui aurait peur de réfléchir. La volonté de puissance.

 

3. Peut-être n’y a-t-il rien de si vénérable dans le christianisme et le bouddhisme que leur art d’enseigner même aux plus humbles à trouver, grâce à la piété, leur place dans un ordre imaginaire et supérieur des choses ; ils continuent ainsi de se satisfaire de l’ordre réel qui leur fait la vie si dure, – dureté qui est précisément nécessaire. Par-delà le bien et le mal, 1886.


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Blaise Pascal

 

   " Incroyable que Dieu s'unisse à nous ?
– Cette considération n'est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l'avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capable de lui. Car je voudrais savoir d'où cet animal qui se connaît si faible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d'y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. Il sait si peu ce qu'est Dieu, qu'il ne sait pas ce qu'il est lui-même ; et, tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne le peut pas rendre capable de sa communication.
Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il l'aime et le connaisse ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable à lui, puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance. Il est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est, et qu'il aime quelques choses. Donc, s'il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s'il trouve quelque sujet d'amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui découvre quelque rayon de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaître et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira de se communiquer à nous ? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements, quoiqu'ils paraissent fondés sur une humilité apparente, qui n'est ni sincère ni raisonnable (...)".  Pensées, éd. de Francis Kaplan, § 429.


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Cesare Pavese

 

   Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse sans que l'autre ne s'en serve pour affirmer sa force. Journal.


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Platon

 

1. Socrate : "Quelle sorte d’homme suis-je donc ? Je suis de ceux qui sont bien aises d’être réfutés quand ils se trompent, et aussi de réfuter à leur tour une allégation inexacte, mais qui n’aiment pas moins à être réfutés qu’à réfuter les autres ; je considère même cet avantage comme supérieur, par la raison qu’il est plus avantageux pour un homme d’être délivré du plus grand des maux que d’en délivrer autrui".  Gorgias, 457c - 458b.

 

2. Socrate : "(...) il est plus laid de commettre l'injustice que de la subir". Gorgias, 475 d.

 

3. Socrate : " (...) en descendant chez Hadès, [l'âme] ne garde avec elle que l'instruction et l'éducation, qui sont, dit-on, ce qui sert ou nuit le plus au mort, dès le moment où il part pour l'autre monde". Phédon, 107d-108a.

 

4. Socrate : "C'est par une sorte de dérèglement qu'ils [ie les non philosophes] sont tempérants. Nous avons beau dire que c'est impossible, leur niaise tempérance n'en revient pas moins à cela. C'est parce qu'ils ont peur d'être privés d'autres plaisirs dont ils ont envie qu'ils s'abstiennent de certains plaisirs pour d'autres qui les maîtrisent. Ils appellent bien tempérance le fait d'être gouvernés par les plaisirs, cela n'empêche pas que c'est parce qu'ils sont vaincus par certains plaisirs qu'ils en dominent d'autres. Phédon, 68d-69c.

 

5. Socrate : "Tous ces particuliers qui se font payer, que le peuple appelle sophistes et regarde comme ses rivaux, n'enseignent pas d'autres maximes que celles que le peuple lui-même professe dans ses assemblées, et c'est là ce qu'ils appellent sagesse. On dirait un homme qui, après avoir observé les mouvements instinctifs et les appétits d'un animal grand et robuste, par où il faut l'approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il s'irrite ou s'apaise, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l'adoucit ou l'effarouche, après avoir appris tout cela par une longue expérience, l'appellerait sagesse, et l'ayant systématisé en une sorte d'art, se mettrait à l'enseigner, bien qu'il ne sache vraiment ce qui, de ces habitudes et de ces appétits, est beau ou laid, bon ou mauvais, juste ou injuste ; se conformant dans l'emploi de ces termes aux instincts du grand animal ; appelant bon ce qui le réjouit, et mauvais ce qui l'importune, sans pouvoir légitimer autrement ces qualifications ; nommant juste et beau le nécessaire, parce qu'il n'a pas vu et n'est point capable de montrer aux autres combien la nature du nécessaire diffère, en réalité, de celle du bon. Un tel homme, par Zeus! ne te semblerait-il pas un étrange éducateur ?" République, 493 a-c.


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Plotin

 

1. Des astres viendraient, dit-on, nos caractères et, en conformité avec nos caractères, nos actions ; quant à nos passions, elles proviendraient d'une disposition passionnelle. – Mais alors que reste-t-il de "nous" ? – Ne faut-il pas dire qu'il reste ce que "nous" sommes en vérité, "nous" à qui la nature a donné précisément la possibilité d'être maîtres de nos passions ? Ennéades, II, 3, 9, 12.

 

2. [Lorsque l'âme a rejoint l'absolu], tout ce qui lui plaisait auparavant (...) elle le méprise. Si tout, autour d'elle, était détruit, elle y consentirait volontiers, afin d'être près de lui, seule à seul. Ennéades, VI, 7, 34.


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Joseph Ratzinger

 

   L'amour caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n'y a aucun ordre juste de l'État qui puisse rendre superflu le service de l'amour. Celui qui veut s'affranchir de l'amour se prépare à s'affranchir de l'homme en tant qu'homme. (...) L'affirmation selon laquelle les structures justes rendraient superflues les oeuvres de charité cache en réalité une conception matérialiste de l'homme : le préjugé selon lequel l'homme vivrait "seulement de pain" est une conviction qui humilie l'homme et qui méconnaît précisément ce qui est le plus spécifiquement humain. Dieu est amour, § 28.
 

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Gildas Richard

 

1. Le christianisme n'est pas une "religion du livre"
  
Dieu est non pas quelque chose, mais quelqu’un, et quelqu’un qui parle aux hommes ; sa parole est exprimée et, par le canal des prophètes, dite et écrite. Si l’on s’en tient là, on a le coeur du judaïsme et de l’islam, qui pour cela peuvent être appelés « religions du livre » : ces religions tiennent que le don fait par Dieu aux hommes (outre celui que constitue la création elle-même) consiste en un don de quelque chose, à savoir une parole faite de phrases. Quant au christianisme, la parole de Dieu y est aussi considérée comme exprimée en phrases, dites et écrites, mais encore et avant tout comme incarnée : à son tour elle n’est pas seulement quelque chose (un discours, un texte) mais quelqu’un (une personne). Cette parole de Dieu incarnée, comme personne, est ce qui s’appelle « Christ », et le christianisme a pour centre et pour coeur la croyance dans le fait de cette incarnation. Si donc le christianisme est religion « de » quelque chose, c’est et ce ne peut être que la religion du Christ. Et le Christ n’est pas un livre.

 

2. La vie absolument satisfaite ne peut être obtenue par l’homme que de deux façons :
Soit en se défigurant : en renonçant à l’essentiel, en rabattant quelque chose de son aspiration à l’absolu ; c’est tout le bonheur que l’homme peut atteindre par lui-même.
Soit en étant transfiguré : en étant élevé, par l’absolu même, à la capacité et à la dignité nécessaires pour y atteindre.
   L’homme ne peut être exaucé qu’en étant exhaussé.

 

3. Chacun pense que ce qu’il pense est vrai, mais chacun n’a pas la même façon de considérer ceux qui pensent autrement — et qui sont donc, à ses yeux, dans le faux. Cela peut être un hautain mépris, une haine farouche, une raillerie, une pure et simple indifférence, une sincère commisération, etc. Or cette variété ne tient pas seulement aux différences psychologiques et caractérielles que présentent les individus, mais encore et surtout à la nature même du contenu tenu pour vrai. De celle-ci dépend, en effet, le genre de raison pour lequel l’autre est à côté du vrai ; et de ce genre de raison dépend, à son tour, le type d’attitude à avoir avec l’autre. Exemple : dans une perspective comme celle de Nietzsche, celui qui est dans l’erreur l’est en vertu de son être — et non par suite d’une inadvertance, d’une mauvaise volonté, etc. On ne pourra donc avoir avec lui qu’un rapport de force, ou de mépris.

 

4. On reproche à l’Eglise sa richesse matérielle, son cérémonial fastueux, et généralement son commerce trop assidu avec le monde. Mais les mêmes qui font ces reproches sont comme le commun des mortels : ils ne respectent et n’écoutent que ce qui éblouit, étonne, s’impose, impressionne. Ils feignent de vouloir une Eglise pauvre, modeste, sobre : mais ils n’accorderaient aucune attention à une Eglise qui serait telle.
   L’erreur est de trancher trop vite sur ce point : l’Eglise a-t-elle utilisé son message de pauvreté comme d’un moyen hypocrite pour s’enrichir, ou a-t-elle usé de ses richesses comme d’un moyen pour donner chance d’audience à son message de pauvreté ?

   Le monde ne se doute pas des détours qu’il faut prendre pour lui faire dresser son oreille de sourd.

 

5. Il y a deux manières d’envisager la petitesse de l’homme, de le mener à la modestie : l’une consiste à affirmer qu’il n’est rien et ne signifie rien, du moins rien de plus que n’importe lequel et le moindre des autres êtres ; l’autre consiste à reconnaître qu’il est beaucoup et signifie beaucoup, infiniment plus que n’importe lequel et le plus riche des autres êtres, mais qu’il n’est lui-même pour rien dans sa grandeur et en est absolument redevable à un Autre que lui-même.
   La première manière conduit à écraser l’homme d’humiliation, la seconde à le remplir d’humilité. L’humiliation exclut la reconnaissance de la grandeur, l’humilité l’implique : l’on n’est point humble tant que l’on n’a pas vu et sa propre grandeur, et sa propre incapacité à en être la source.

   La première manière est celle depuis sa naissance de la modernité, la seconde est pour toujours celle du judaïsme et du christianisme.

 

6. La charité consiste à donner à l’autre plus que ce à quoi il a droit. Elle implique qu’il y a des choses qu’il ne saurait être question de revendiquer, des choses telles qu’il ne peut être question de dire que l’on y a droit. L’idée qu’elle est à regarder comme la vertu suprême, est à relier avec l’idée que les choses qu’elle est seule à pouvoir donner sont elles-mêmes les « choses suprêmes » : les plus essentielles. Rien de ce à quoi l’homme a droit ne peut combler l’homme. Et ce dont l’homme a le plus besoin est aussi ce à quoi il n’a aucun droit.
   Ainsi par exemple, sans doute même uniquement : l’amour.

 

7. Parmi les choses auxquelles l’homme n’a aucun droit, figure le fait même qu’il a des droits. L’homme a des droits, c’est bien vrai ; mais à cela même il n’a aucun droit. Sa dignité, qui fonde ses droits, il n’a pas le droit de l’avoir.  

 

8. Le plastique, le métal ou le verre n'offrent à la vue aucune ressemblance avec ce qui se trouve dans la nature. Le lien qui rattache au monde naturel les objets fabriqués à partir d'eux n'est accessible que pour l'esprit, et avec effort. Ce qui est immédiatement visible en eux, c'est la maîtrise technique de l'homme ; ils sont les reflets de sa puissance, et comme des signes de son autosuffisance. Aussi, un monde en lequel l’homme se conçoit et se veut comme créateur de lui-même aura naturellement tendance à se peupler toujours plus de tels objets, en lesquels les traces de sa dépendance sont rendues inapparentes, refoulées au plus loin du regard. L’art moderne, tout spécialement l'architecture, n’use à peu près que de ce genre de matériaux. L’objet en bois ou en pierre, lui, laisse immédiatement apparaître du non humain. Visible sur lui est le fait que l’homme dépend de la nature, qui de son côté n'a nul besoin de l’homme. A travers de tels objets silencieusement nous est dit : « souviens-toi qu’il y a quelque chose qui peut absolument se passer de toi, et qui pourtant en quelque façon t’accueille et à toi s'offre ». Et peut-être n'est-ce pas d'abord de la nature elle-même qu'il faut l'entendre, mais d'un Autre encore, dont elle n'est en cela qu'une humble image.
  
La prolifération d'un genre d’objets, l'effacement d'un autre ne tiennent pas d'abord à l'évolution des techniques ou des goûts subjectifs. Ils résultent d’un profond changement de la manière dont l’homme conçoit son être, et son rapport à ce qui n’est pas lui.


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Rivarol (Antoine Rivaroli)

 

   L'homme de la nature, ce n'est pas l'homme solitaire, mais l'homme social : en voici la preuve. Il faut, pour obtenir un homme solitaire, dans un désert, le priver de son père, de sa mère, et d'une femme ; et dans la société il faut ou qu'une certaine philosophie morose le relègue dans la solitude, ou que certaines idées religieuses le confinent dans sa cellule, ou qu'enfin la tyrannie ou les lois le plongent dans leurs cachots. Il faut donc des efforts pour obtenir l'homme solitaire ; mais il suffit d'abandonner l'homme à lui-même pour le voir aussitôt en société. C'est donc l'homme social qui est l'homme de la nature ; l'état solitaire est donc un état artificiel. De la philosophie moderne.


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Maximilien de Robespierre

 

   L'assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question. Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. (...)
   Louis fut roi, et la république est fondée : la question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses crimes : Louis dénonçait le peuple français comme rebelle : il a appelé, pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères ; la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc être jugé : il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute.
   Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel ; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est mettre la révolution elle-même en litige.
   En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, il peut être absous ; il peut être innocent : que dis-je ? il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé : mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la révolution ?
Discours sur le jugement de Louis XVI (1ère intervention) prononcé à la tribune de la Convention le 3 décembre 1792.


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Clément Rosset

 

   C'est le sort général d'une croyance que d'abonder en raisons de croire, mais d'être très pauvre en définitions de sa propre croyance : elle sait toujours pourquoi elle croit, jamais ce à quoi, précisément, elle croit. Aussi la grande ennemie de la croyance n'est-elle pas la "vérité" (que ses incroyants lui opposent vainement), mais la précision. L'anti-nature. PUF. 1973. coll "Quadrige", p.21

 

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Friedrich von Schiller

 

1. Nous ne manquons pas seulement de la connaissance de la vérité et du droit, mais de l'efficacité de cette connaissance quant à la détermination de la volonté ; ce n'est pas la lumière qui nous fait défaut, mais la chaleur, non pas la culture philosophique, mais la culture esthétique. Brief an den Prinzen von Augenstenburg, 11 November 1793 (trad. S. Cornu).
   Es fehlt uns nicht sowohl an der Kenntnis der Wahreit und des Rechts als an der Wirksamkeit doeser Erkenntnis zur Bestimmung des Willens, nicht sowohl an Licht als an Wärme, nicht sowohl an philosophischer als an ästhetischer Kultur.

 

2. La Raison a fait ce qui est en son pouvoir, quand elle découvre et proclame la loi ; l'application doit être l'oeuvre de la volonté résolue et du sentiment vivant. Pour que dans sa lutte avec des forces la vérité obtienne la victoire, il faut d'abord qu'elle-même devienne force, et qu'elle établisse comme son représentant dans le royaume des apparences un instinct ; car les instincts sont dans le monde sensible les seules forces motrices. Si jusqu'à présent la raison a encore si peu attesté sa force victorieuse, la responsabilité n'en incombe pas à l'entendement qui n'a pas su lui enlever son voile, mais au coeur qui s'est fermé à elle et à l'instinct qui n'a pas agi pour elle (...). Le chemin qui mène à l'esprit doit passer par le coeur. La formation du sentiment est donc le besoin extrêmement urgent de l'époque, non seulement parce qu'elle devient un moyen de rendre efficace pour la vie une compréhension meilleure de la vérité, mais même parce qu'elle stimule l'intelligence à améliorer ses vues. Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme.
   Die Vernunft hat geleistet, was sie leisten kann, wenn sie das Gesetz findet und außtellt ; vollstrecken muß es der mutige Wille und das lebendige Gefühl. Wenn die Warheit im Streit mit Kräften den Sieg erhalten soll, muß sie selbst erst zur Kraft werden und sie ihrem Sachführer im Reich der Erscheinnung einen Trieb aufstellen ; denn Triebe sind die einzigen bewegenden Krafte in der empfidenden Welt. Hat sie bis jetzt ihre siegende Kraft noch so wenig bewiesen, so liegt dies nicht an dem Verstande, der sie nicht zu entschleiern wußte, sondern an dem Hertzen, das nicht ihr verschloß, und an dem Triebe, der nicht für sie handelte (...). Der Weg zu dem Kopf durch das Hertz  muß geöffnet werden. Ausbildung des Empfindungsvermögens ist also das dringendere Bedürfnis der Zeit, nicht bloß weil sie ein Mittel wird, die verbeßerte Einsicht für das Leben wirksam zu machen, sondern selbst darum, weil sie zu Verbesserung der Einsicht erweckt.


 

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Arthur Schopenhauer 

   La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l’enfer, pour remplir le ciel n’ont plus trouvé que l’ennui. Le monde comme volonté et comme représentation. Livre IV, paris, P.U.F, coll. Quadrige, 1966.

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Sénèque (Lucius Annaeus Seneca)

 

1. Souvent il n'y a aucune différence entre les présents de nos amis et les voeux de nos ennemis ; tous les malheurs que nous souhaitent les uns sont les mêmes où la complaisance inopportune des autres nous pousse et nous achemine méthodiquement. Or quoi de plus honteux que le résultat qui se produit bien souvent : l'identité parfaite entre la haine et la bienfaisance ? De beneficiis, II, XIV.
   Saepe nihil interest inter amicorum munera et hostium uota ; quidquid illi accidere optant, in id horum intempestiua indulgentia impellit atque instruit. Quid autem turpius quam quod euenit frequentissime, ut nihil intersit inter odium et beneficium ?

 

2. La plus belle oeuvre, c'est de sauver même ceux qui ne le désirent pas, malgré eux. De beneficiis, II, XIV.
   Pulcherrimum opus est etiam inuitos nolentesque seruare.

 

3. "Que gagnerai-je, dit-on, si j'accomplis tel acte de bravoure, tel acte de reconnaissance?" De l'avoir accompli : en dehors de quoi on ne te promet rien. Si quelque profit, d'aventure, s'offre à toi, tu le compteras pour un surcroît. De beneficiis, IV, I.
   "Quid consequar, inquit, si hoc fortiter, si hoc grate fecero ?" Quod feceris ; nihil tibi extra promittitur. Si quid commodi forte obueneris, inter accessiones numerabis.

 

4. Comme un estomac gâté par la maladie et bilieux dénature les aliments qu'il reçoit et ramène toute nourriture à un principe nocif ; ainsi l'âme malade, lorsqu'on lui confie quelque chose, le transforme en un fardeau pour elle-même, en un principe pernicieux, en une occasion de misère. De beneficiis, V, XII.
   Quemadmodum stomachus morbo uitatius et colligens bilem, quoscumque accepit cibos, mutat et omne alimentum in causam doloris trahit, ita animus aeger, quidquid illi conmiseris, id onus suum et perniciem et occasionem miseriae facit.

 

5. Quant à l'opinion et à la renommée, qu'à nos yeux leur rôle soit non de nous guider, mais de nous suivre. De beneficiis, VI, XLIII.
   Opinionem quidem et famam eo loco habeamus, tamquam non ducere sed sequi debeat.


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Adam Smith 

  Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris, Gallimard.

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Baruch Spinoza

 

1. Rien ne peut mieux s’accorder avec la nature d’une chose que les autres individus de la même espèce ; et par conséquent, il n’est rien de plus utile à l’homme, pour conserver son être et jouir d’une vie raisonnable, que l’homme qui est conduit par la raison. En outre, puisque entre les choses singulières nous ne connaissons rien de supérieur à l’homme qui est conduit par la raison, chacun ne peut donc mieux montrer sa valeur acquise ou naturelle qu’en éduquant les hommes de sorte qu’ils vivent enfin sous l’autorité propre de la raison. Ethique, IV, app., chap. 9, Paris, NRF Gallimard, « La Pléiade », 1954.

 

2. Il est donc établi (...) que nous ne faisons effort vers aucune chose, que nous ne la voulons pas et ne tendons pas vers elle par appétit ou désir, parce que nous jugeons qu'elle est bonne ; c'est l'inverse : nous jugeons qu'une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et tendons vers elle par appétit ou désir. Ethique, III, scolie de la proposition 9, Paris, NRF Gallimard, « La Pléiade », 1954.


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Denis Tillinac

 

   Au nom de qui ou de quoi réclamer justice pour les pauvres ? A quoi bon soulager la souffrance des hommes ? S'ils ne sont qu'une broyeuse de sensations ou un synthétiseur de codes, où réside leur dignité ? Si leur angoisse n'est qu'une peur animale, en plus sophistiqué, en quoi est-elle digne de respect ? Si Dieu ne la fonde, si la charité ne l'anime, la fraternité n'est qu'un réflexe biologique d'autodéfense de l'espèce. Pourquoi en faire une vertu ? Le Dieu de nos pères, Paris, Bayard, 2004.


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Tite-Live (Titus Liuius)

 

rapportant (fidèlement ou non, on ne sait) un discours de Caton : Rappelez-vous toutes les lois concernant les femmes, par lesquelles vos ancêtres ont tenu en bride la licence de celles-ci, et les ont assujetties à leurs maris : bien qu'entravées par toutes ces lois, vous ne parvenez à les contenir qu'à grand-peine. Eh bien! Si vous tolérez que les femmes arrachent et détruisent ces lois une à une, et deviennent finalement les égales des hommes, croyez-vous que vous pourrez ensuite les supporter ? Dès l'instant où elles auront commencé d'être vos égales, elles vous seront supérieures. Histoire romaine, XXXIV, 2-3.

   Recensete omnia muliebra iura, quibus licentiam earum alligauerint maiores uestri, per quaeque eas subiecerint uiris : quibus omnibus constrictas uix tamen continere potestis. Quid ? Si carpere singula et extorquere, et exaequari ad extremum uiris patiemini, tolerabiles uobis eas fore creditis ? Extemplo, simul pares esse coeperint, superiores erunt.


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Alexis de Tocqueville

 

1. Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. De la démocratie en Amérique.

 

2. Il est difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire… Une constitution qui serait républicaine par la tête, et ultra-monarchique dans toutes les autres parties, m’a toujours semblé un monstre éphémère. Les vices des gouvernants et l’imbécillité des gouvernés ne tarderaient pas à en amener la ruine. De la démocratie en Amérique.
 

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Vitruve (Marcus Vitruuius Pollio)

 

   Pour les athlètes renommés qui avaient été victorieux aux jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques ou Néméens, les ancêtres des Grecs ont institué de si grands honneurs que non seulement on leur adresse des louanges avec palme et couronne, quand ils sont encore sur le stade, mais qu’en outre ces athlètes, lorsqu’ils reviennent dans leurs cités avec la victoire, sont portés en triomphe sur des quadriges, et jouissent de revenus à vie, fixés par l’Etat. Je m’étonne de ce que de semblables honneurs, et de plus grands encore, n’aient pas été accordés aux écrivains, qui apportent à l’humanité, pour l’éternité, des biens infinis. Cela en effet méritait davantage d’être institué, car, tandis que les athlètes fortifient leur corps par leurs travaux, les écrivains fortifient non seulement leur propre intelligence, mais en outre l’intelligence de tous les hommes (...).
   Puis donc que de si hauts services ont été rendus aux hommes par les écrivains, je pense que c’est à eux que palmes et couronnes doivent être attribuées, et que doivent en outre être décernés les triomphes (...).
  
Nobilibus athletis qui Olympia, Pythia, Isthmia, Nemea uicissent, Graecorum maiores ita magnos honores constituerunt ut non solum in conuentu stantes cum palma et corona ferant laudes, sed etiam, cum reuertantur in suas ciuitates cum uictoria, triumphantes quadrigis inuehantur et e re publica perpetua uita constitutis uectigalibus fruantur. Admiror quid non scriptoribus eidem honores, etiamque maiores, sint tributi, qui infinitas utilitates aeuo perpetuo omnibus gentibus praestant. Id enim magis erat institui dignum, quia athletae sua corpora exercitationibus efficiunt fortiora, scriptores non solum sensus suos, sed etiam omnium sensus fortiores efficiunt.(...)
   Cum ergo tanta munera a scriptoribus hominibus praeparata sint, non solum arbitror palmas et coronas his tribui debere, sed etiam decerni triumphos (...).


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