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Lectures

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Chaque titre est accompagné :
- de l'indication de son niveau de difficulté, selon des catégories ("très accessible", "accessible", "exigeant") sur la signification desquelles on trouvera ci-dessous des précisions
- d'un bref aperçu de son contenu (principaux problèmes abordés, thèse centrale, "points forts"...).

On ne trouvera guère ici de grands classiques de la littérature philosophique. Toutefois, on pourra trouver certains  ouvrages de grands auteurs dont le niveau de difficulté peut être estimé "très accessible". Par ailleurs, on trouvera des textes commentant ou exposant des doctrines de grands auteurs.

 

Niveaux de difficulté

Très accessible

Peu ou pas de vocabulaire technique, ni d'appel à des raisonnements trop étendus ou trop complexes. Particulièrement indiqué pour une prise de contact avec la philosophie, et se préparer à passer au niveau suivant.

Accessible

Toujours abordable pour la plus grande partie du contenu, mais présence de vocabulaire technique et d'élaborations conceptuelles plus poussées. Le non-spécialiste aura donc affaire à un mixte de clartés et de zones d'ombre... ce qui est excellent pour progresser.

Exigeant

La proportion s'inverse par rapport au niveau précédent : importance du vocabulaire technique, caractère "abstrait" et spéculatif de la pensée sont dominants. Pour le profane (voire pour les autres!), les zones de clarté se raréfient sans toutefois disparaître complètement.

N.B. : pour remédier au caractère formel de cette classification, on pourra proposer pour certains ouvrages des indications mixtes : "très accessible/accessible" ou "accessible/exigeant".


Les oeuvres sont présentées par ordre alphabétique des noms de leurs auteurs. Quand il existe plusieurs ouvrages (recensés ici) d'un même auteur, le nom de ce dernier est suivi d'un astérisque.


Rémi BRAGUE, Les Ancres dans le ciel, Paris, Seuil, coll."Champs essais", 2011

Niveau de difficulté : accessible

Contenu : Ce petit livre recueille les textes d'une dizaine de conférences centrées sur le thème de la métaphysique. Les questions abordées sont donc à la fois "abstraites", fondamentales et difficiles : l'être, l'existence, Dieu, le sens de la vie... Mais comme l'indique le beau titre de l'ouvrage, il s'agit justement de montrer que ce qui semble le plus éloigné de nos soucis communs est, en vérité, directement en jeu en ceux-ci,  à titre de fondement et de source de lumière. L'existence humaine est un navire évoluant entre terre et ciel, mais à rebours de nos évidences immédiates, c'est la première qui est flottante et le second qui offre sens et fermeté. Notre attitude face à la vie, face aux autres et à nous-même, notre appétit de vivre ou notre tentation du suicide (comme individu ou comme espèce) dépendent des convictions plus ou moins confuses qui sont les nôtres à propos de l'absolu, de l'essence ou du néant. Ce petit livre nous aide à les discerner et à les clarifier, par ses réflexions propres comme par ses références remarquablement maîtrisées à de nombreuses doctrines philosophiques. En mettant son immense culture à notre portée et à notre service, l'auteur contribue ainsi de belle façon à faire en sorte que le plus fondamental ne soit pas aussi le plus inaccessible.

 

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G. Richard

 

 

Claude Bruaire*, La dialectique, Paris, PUF, coll. "Que sais-je?", 1985

Niveau de difficulté : accessible/exigeant

Contenu : Le titre laisse présager une étude austère, réservée aux initiés, portant sur une notion inusitée dans le langage courant et soulevant des problèmes complètement étrangers à notre existence concrète. Or il n'en est rien! Comme le montre l'auteur, en se référant de façon rigoureuse mais claire aux grandes doctrines (Platon, Aristote, Kant, Hegel, Feuerbach, Marx), la notion de dialectique touche directement à notre existence d'êtres pensants et agissants ; sa parenté étroite avec la notion de dialogue en est un indice. D'une part, il s'agit avec la dialectique de la recherche de la vérité au moyen du discours rationnel, de sa possibilité et de ses embûches. D'autre part, il s'agit de nos rapports avec les autres, la nature, la réalité en général. Si nous n'y prenons garde, ce ne sont pas seulement nos idées qui risquent de s'abîmer en des voies sans issue, sans trouver ni équilibre ni consistance, mais notre vie elle-même. Mouvement qui anime nos pensées et nos attitudes, la dialectique est à la fois un moteur et un dissolvant : mieux en connaître les ressorts, c'est favoriser la victoire du premier aspect sur le second.

 

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G. Richard

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Claude Bruaire*, Une éthique pour la médecine, Paris, Fayard, 1978

Niveau de difficulté : très accessible/accessible

Contenu : Comment y voir clair dans les questions d'éthique ou de morale, que soulèvent tout à la fois l'augmentation spectaculaire de nos capacités techniques dans le domaine bio-médical, et l'évolution non moins profonde et soudaine de nos désirs et réclamations ? La raison philosophique, ici, peut et doit intervenir. Elle seule peut mener à bien cette double tâche, et préserver ainsi la pensée et l'action de la contrainte des préjugés ou des fantasmes : d'une part, dégager méthodiquement et clairement les positions de principe qui sous-tendent (bien souvent implicitement) nos pratiques ; d'autre part, inversement, déduire tout aussi rigoureusement ce qu'impliquent, comme conséquences pratiques, les principes ou croyances auxquels nous adhérons. C'est ce qu'entreprend l'auteur de ce livre, à propos de questions encore débattues (l'euthanasie, l'attitude devant la souffrance, la maladie mentale, la frontière entre besoin de santé et désir fantasmatique de bien-être...), ou trop tôt considérées comme réglées (l'avortement). Une réflexion accessible et rigoureuse qui apporte à tous (médecins ou non) une clarification extrêmement précieuse.

 

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G. Richard

P.S. : Ce livre est malheureusement épuisé, et, pour l'instant, non réédité. On peut le trouver en occasion (sur internet ou ailleurs), mais à des prix peu modiques... Pourquoi ne pas solliciter l'éditeur (Fayard) en vue d'une réédition, en faisant valoir que le contexte présent s'y prête ?

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Marcel Conche, Orientation philosophique, Paris, PUF, coll. "Perspectives critiques", 1990

Niveau de difficulté : très accessible/accessible

Contenu : L'ouvrage est un recueil d'articles indépendants mais qui forment un tout. Le premier pose la question du mal et de la possibilité de lui trouver une justification philosophique ou religieuse. Il y a un type de souffrance qui reste injustifiable : celle des enfants. La souffrance muette des enfants suppliciés à Auschwitz ou ailleurs est un  mal « absolu », précisément parce que les enfants ne peuvent le relativiser (comme le peuvent les adultes en lui donnant du sens par l'héroïsme, la foi...). L'auteur nous amène à une conclusion terrible : le scandale de la souffrance des enfants rend « moralement nécessaire de nier l'existence de Dieu ». 
   Marcel Conche n'hésite pas à poser de nouveau la question de la sagesse (aujourd'hui bien désertée) : est-elle encore possible après un siècle qui a définitivement ébranlé notre confiance en la raison ? Elle ne peut plus être que lucidité désespérée, répond en résumé Conche. Cette lucidité refuse tout confort moral : nos existences vouées au souci de notre intérêt ont pour condition l'insensibilité à la souffrance d'autrui. L'auteur en tire là aussi une conclusion fort dérangeante : « chacun est fondamentalement coupable ». Un livre dont la puissance d'interrogation ne peut que nourrir la réflexion de chacun.

 

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J. Saiman

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Jean-Louis Chrétien*, Le regard de l'amour, Paris, Desclée de Brouwer, 2000

Niveau de difficulté : accessible/exigeant

Contenu : Cet ouvrage est peut-être le meilleur de l'auteur, qui n'en commet que de fort bons. Il rassemble diverses études, dont chacune constitue un tout pouvant être lu à part, sur les manifestations et la réalité intime de l'amour. Tant par la qualité de l'écriture que par la profondeur de la pensée, il parvient à nous faire voir d'un regard neuf, surpris et ravi ce qui, trop souvent, ne donne lieu qu'à des discours superficiels et mièvres ; rien de tel ici, contrairement à ce que le titre peut faire craindre un instant, mais une riche et belle substance. Signalons en particulier la magnifique méditation initiale sur l'humilité, discret pouvoir "de tout nourrir et de tout soutenir" ; la très instructive réflexion sur le "danger de la sécurité" et les terribles menaces de la fausse paix ; enfin, la substantielle étude sur la manière unique et éminente dont l'amour connaît et voit.
   En changeant notre regard sur l'amour, ce livre nous invite et nous aide à nous changer en adoptant le regard de l'amour. Et son moindre mérite n'est pas de rectifier, ce faisant, bien des idées reçues sur le christianisme.

 

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G. Richard

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JEAN-LOUIS CHRéTIEN*, Promesses furtives, Paris, Editions de Minuit, 2004      

Niveau de difficulté : accessible/exigeant

Contenu : Il y a une façon acharnée, têtue, sourcils froncés, de chercher – qui est une fermeture au réel. Jean-Louis Chrétien sait que chercher exige attente, patience qui n’est pas paresse mais vigilance intellectuelle : ne pas assaillir le réel ni le réduire mais lui faire hospitalité. Seul celui qui a la patience d’un regard fraternel peut entendre ces « promesses furtives », presque imperceptibles, tapies dans ces actes ordinaires (et pourtant extraordinaires) que sont parler, pleurer, chercher, trouver… Ainsi, sur  « l’humanité des larmes » : « Nous n’avons pas à comprendre trop vite le sens des larmes de l’autre, mais à l’accompagner vers leur horizon, qui est une parole sienne où il se comprenne lui-même, ou du moins se dise jusque dans ce qu’il a d’obscur, tout comme Saint Augustin dit confesser à Dieu ce qu’il sait de lui, mais aussi ce qu’il en ignore. »
   Il émane de ce livre vibrant, musical, la douceur d’un accueil offert au monde, à ses bruissements et silences. Un livre scintillant de spiritualité, qui luit comme un ostensoir.

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B. Gomez

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Nicholas Fearn, Zénon et la tortue, Apprendre à penser comme un philosophe, trad. E. Pasquier, Saint-Etienne, Editions Bréal, 2003

Niveau de difficulté : très accessible

Contenu : De Thalès à Derrida, en passant par Platon, Descartes et Kant, l'auteur passe en revue ce qu'on peut retenir de vingt-cinq des plus grands philosophes. Dans chaque chapitre (moins d'une dizaine de pages chacun) est expliqué un concept, une thèse, une manière de philosopher d'un auteur : le questionnement socratique, le malin génie de Descartes, le marteau de Nietzsche, etc.
   Dans un style toujours clair et souvent drôle, l'auteur insiste également sur ce que les pensées des grands philosophes peuvent avoir de pratique, voire d'utile dans la vie courante.
   Ce livre très facile à lire (on peut ne pas le lire en entier, ou le lire dans le désordre) peut constituer une bonne première approche de l'histoire de la philosophie.

 

 

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M. Anglaret

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Alain Finkielkraut, La sagesse de l'amour, Paris, Gallimard, 1984

Niveau de difficulté : accessible

Contenu : Deux grands bénéfices peuvent être attendus de la lecture de ce petit livre tout à fait remarquable. D'une part, faire connaissance avec l'une des pensées les plus profondes mais aussi l'une des plus difficiles du XXe siècle : celle d'Emmanuel Lévinas. L'auteur, au sens le plus noble de ce terme, s'en inspire constamment, et parvient magnifiquement à la rendre accessible sans la défigurer. Si nous savons l'écouter, nous ne verrons jamais plus autrui comme avant : nous le découvrirons à la fois plus attirant et plus inquiétant que nous ne le soupçonnions, et surtout, nous verrons les lieux et les raisons de nos attirances comme de nos inquiétudes radicalement chamboulés. D'autre part, sous l'impulsion du beau et puissant souffle de Lévinas, nous obtiendrons des lumières considérables (et dérangeantes à plus d'un titre) sur l'esprit de notre modernité, et sur la façon dont cette modernité a tendance à s'interpréter elle-même. Le totalitarisme, le nazisme et l'antisémitisme, tout particulièrement, se voient ici éclairés d'une façon qui va bien au-delà des explications convenues, commodes et rassurantes, qui nous en sont données habituellement sous l'influence de l'utilitarisme ou du structuralisme. En somme, nous est proposé ici un regard vraiment nouveau sur ce que signifie être un homme, et l'être dans le monde actuel.

 

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G. Richard

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Dominique Folscheid*, L'esprit de l'athéisme et son destin, Paris, La table ronde, 2003

Niveau de difficulté : exigeant

Contenu : Le grand intérêt de cet ouvrage réside dans le thème étudié (l'athéisme), capital pour comprendre notre époque, et dans la très grande qualité du traitement qu'il en effectue. On a là bien plus qu'un inventaire ou un historique des formes de l'athéisme : une étude systématique et radicale, en laquelle est dégagée une logique globale (un "esprit"), qui engendre ses figures particulières à la fois librement (en ce sens qu'elle demeure irréductible à chacune d'elles, et se montre toujours apte à en produire de nouvelles), mais aussi et surtout en stricte soumission à une nécessité invincible et qui la meut du dehors (un "destin"). Car, et telle est la grande thèse ici proposée, l'athéisme quel qu'il soit n'a jamais de consistance et d'existence qu'empruntées, par réduction et gauchissement de la seule logique globale véritable (consistante en elle-même, et non par opposition à autre chose) : celle du christianisme (la "médiation absolue"). Tout athéisme, en dernière analyse, ne vit que de ce qu'il nie, tout en étant contraint, pour survivre, de s'évertuer à donner l'impression contraire : survie toujours possible, mais toujours de servitude.

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G. Richard

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Dominique Folscheid*, Les grandes philosophies, Paris, PUF, coll."Que Sais-Je?", 1988

Niveau de difficulté : très accessible/accessible

Contenu : Une présentation des grandes doctrines philosophiques des origines à nos jours. L'exposé est clair, précis et très maîtrisé, malgré la brièveté imposée. Cette dernière contraint à aller à l'essentiel : l'auteur sait le faire. Même si les passages obligés sont scrupuleusement respectés, tous les aspects, courants, auteurs ne sont pas également accentués. A divers égards des hiérarchies sont dessinées. Non que l'arbitraire se donne libre cours : mais il n'y a pas d'exposé possible de l'histoire de la philosophie, sans que s'engage une certaine conception de ce qui est philosophique, de ce qui l'est moins et de ce qui ne l'est pas. L'objectivité n'en souffre pas pourvu que l'on opère en toute connaissance de cause, ce qui est le cas ; alors le risque de polémique devient chance de discussion. On a donc là une combinaison fort réussie d'information solide et d'intelligente invitation à la réflexion.

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G. Richard

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Dominique Folscheid* et al., La philosophie allemande de Kant à Heidegger, Paris, PUF, coll."premier cycle", 1993

Niveau de difficulté : accessible

Contenu : Travail collectif, en lequel les doctrines de tous les philosophes allemands modernes sont présentées. Chaque exposé est fait par un spécialiste, maîtrisant remarquablement son sujet, et sachant le plus souvent se montrer clair (il y a quelques disparités à cet égard, liées à la fois à la nature des doctrines considérées – difficile, par exemple, d'être toujours parfaitement limpide sur Schelling ! – et au talent pédagogique des auteurs). Il s'agit de donner, chaque fois, une vision d'ensemble, mais aussi d'entrer suffisamment dans la précision pour offrir une solide "rampe de lancement" à la lecture directe des œuvres. Les auteurs "mineurs" ne sont pas négligés, et des conseils de lecture sont toujours donnés. L'ouvrage permet en outre de discerner des filiations, des courants, écoles, etc. Au total, on a aussi bien pour les étudiants, ou amateurs éclairés, que pour les philosophes confirmés, un très bon outil de révision ou d'entrée en matière.

Auteurs :  P. Choulet (Nietzsche...), A. Clair (Kierkegaard...), F. Dastur (Husserl, Heidegger), D. Folscheid (Kant, Hegel...), F. Kaplan (Marx), J.-F. Marquet (Schelling), F. Nef (Frege, Wittgenstein...), E. Sans (Schopenhauer...), M. Vetö (Fichte).

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G. Richard

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Dominique Folscheid*, Sexe mécanique. La crise contemporaine de la sexualité, Paris, La Table Ronde, 2002

Niveau de difficulté : accessible/exigeant

Contenu : Chez les grands philosophes de l’histoire occidentale le sexe a rarement été un objet d’étude à part entière. Michel Foucault dans son Histoire de la sexualité montrait que ce que nous appelons « sexualité » n’est pas une entité intemporelle qu’il faudrait étudier à travers les âges, mais bien une manière historique particulière de penser l’existence et que notre époque apportait en ce domaine du radicalement nouveau. D. Folscheid reprend ici cette piste.
   Le titre de l’ouvrage ne doit pas nous tromper. Il ne s’agit pas ici d’un pamphlet ou d’un ouvrage grand public qui brosserait une description sociologique bien dans l’air du temps. Non, il s’agit bien de philosophie. L’A. cherche à penser l’homme, à penser notre rapport à l’existence, et l’usage parfaitement maîtrisé des philosophes est sans cesse là pour le rappeler.
   Le modèle d’analyse qui est ici clairement à l’œuvre est celui du Heidegger de la conférence de 1953 : « La Question de la technique ». De la même façon que le philosophe allemand nous aidait à penser la technique comme ce qui ne se réduit pas aux objets empiriques qui s’entassent autour de nous mais à diriger la question vers « l’essence » de la technique, D. Folscheid nous aide à ne pas en rester au constat d’une société où s’est accru l’ « offre » pour « vivre sa sexualité  de façon épanouie ». Derrière ce discours convenu de l’ « épanouissement », l’A. repère une logique à l’œuvre qui n’est le discours de personne (là encore la référence au « On » heideggerien est explicite) et qui vise à servir une figure de la sexualité qui se réduit au sexe. Le constat de l’ouvrage n’est pas celui d’un certain discours moralisateur qui lirait dans notre temps une « crise de la moralité », une « crise des valeurs ». L’A. le précise : « la crise n’est pas celle de la sexualité, la crise est « la sexualité » elle-même. Autrement dit, « la sexualité » est la figure de crise de la sexualité humaine » (p.36). Le terme de « sexualité » est pris ici dans sa réduction au sexe brut.
   C’est en naturalisant la sexualité humaine que le discours ambiant manifeste cette crise, en oubliant que chez les hommes la sexualité est d’abord un discours, un imaginaire, un ensemble d’aspirations et de représentations qui les distinguent à jamais de la bête. Ce discours ambiant se caractérise par le fait de convertir le « désir » en « besoin sexuel ». Il gagne ainsi sur deux tableaux : le droit de satisfaire ses besoins naturels est perçu comme inattaquable et inversement on fera entrer de force dans la catégorie de la frustration et de la « misère sexuelle » celui qui ne se conforme pas à la tendance qui meut le discours ambiant. Revendiquer de parler du sexe « librement et sans tabou » c’est simplement signifier qu’on a éliminé toutes les sphères qui le relativisaient (notamment celle du sacré) pour l’instaurer, lui, comme sphère. On neutralise par là même tout jugement moral. On feint d’oublier ce qu’il y a de violence dans le désir sexuel – le plus violent de tous les appétits naturels nous disait Platon. C’est pourquoi les hommes ont cherché à travers l’histoire à domestiquer cette violence latente en l’encadrant culturellement. Naturaliser la sexualité est donc une façon de régresser. A nouveau il faut ici distinguer le « sexe » et la « sexualité ».
   La sexualité humaine authentique est « un système de médiations réciproques », une « intégration d’éléments aussi disparates que le biologique et l’humain, le charnel et le spirituel, la liberté et la nature, le pulsionnel et l’affectif » (p.30). L’humain est ainsi pris comme un tout, avec ses dimensions de sentiments et ses angoisses. Le discours du sexe ampute, lui, l’homme d’une part essentielle de ce qui le définit, visant à l’efficacité et à l’aboutissement de l’acte. Le discours techniciste ayant habitué l’homme à se penser abstraitement comme ayant des vies distinctes (une vie professionnelle, une vie familiale, une vie sexuelle etc.) l’a également habitué à séparer la fonction génésique (ou plus généralement créatrice) de l’univers du sexe. L’une des marques de l’empire du discours du sexe sur nous c’est de ne plus vouloir envisager la mort. Comme le remarque l’A. : « Avant on parlait sans hésitation et sans fard de la mort, mais on ne parlait pas du sexe ; maintenant on parle du sexe sans hésitation et sans fard, mais on ne parle plus de la mort » (p.173). Le sexe est une « exubérance de la vie dans la vie », mais dans cette répétition des « bons moments » centrés sur l’instant orgasmique il stérilise toutes les formes de fécondité (amour, art, science etc.). Georges Bataille avait montré, lui, que l’érotisme était « l’approbation de la vie jusque dans la mort » soulignant que les faces de l’existence humaine n’y sont pas niées comme dans le sexe. Le sexe ignore ou exclut l’attente, l’espoir, la temporalité, toutes ces dimensions qui animent le désir amoureux. Avant l’époque qui est la nôtre, tout ce qui concernait la sexualité humaine ne pouvait être vécu et pensé qu’en associant la vie et la mort - ce qui donnait une importance capitale à la procréation, à l’amour et à leurs enjeux métaphysiques. La réduction de la sexualité au seul sexe appauvrirait aujourd’hui la réalité humaine.
   Les analyses de l’A. sont le plus souvent d’une grande acuité. Le propos passe de la technicisation du sexe à l’avènement de la procréatique et à l’hygiénisme médical qui résout les « problèmes moraux dans des solutions sanitaires » (p.236). On peut se demander cependant si le sexe peut faire système comme la technique fait système chez Heidegger. En d’autres termes, le sexe est-il un cas particulier de la technique ou l’inverse ? N’est-il qu’une ontologie régionale ou est-il la nouvelle ontologie ? D’autre part, tout comme Heidegger se plaisait à rappeler les vers de Hölderlin :
               « Mais là où est le danger, là aussi
               Croît ce qui sauve. »
ne peut-on pas encore et toujours espérer que la pauvreté existentielle - qui serait celle de notre époque - amène l’aspiration à son propre dépassement ?

   Le lecteur habitué à un certain ton philosophique pourra être surpris par le style de l’A. qui avec un propos sérieux multiplie à l’excès les double-sens sexuels. A cela s’ajoute que l’ouvrage abonde en références aux discours de notre temps et qu’il descend jusqu’aux hebdomadaires people, à la publicité, aux sondages sur la vie sexuelle des jeunes américains ou aux types de prise de vue du cinéma porno. Jean Brun disait à ce propos que pour mesurer l’évolution morale d’une société, il fallait commencer par examiner ses revues pornographiques. D. Folscheid s’y emploie. Il y a ici du Hegel qui ferait entrer les Additions dans le corps même de l’Encyclopédie. Jusque dans l’évocation des peep show ou du safe sex nous ne sommes donc pas en dehors du concept, mais dans un universel qui se dit à travers le particulier. Ne nous méprenons donc pas au sujet de cet ouvrage : il y a ici une oeuvre urgente, extrêmement brillante, nécessaire même, et véritablement philosophique.

 

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B. Quentin

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Nicolas Grimaldi*, L'homme disloqué, Paris, PUF, coll. "Intervention philosophique", 2001

Niveau de difficulté : accessible

Contenu : Agrément esthétique (l'auteur a une vraie plume, ce qui tend à devenir rarissime) et finesse de la réflexion se conjuguent remarquablement en cet ouvrage, qui, comme bien d'autres mais mieux que beaucoup, cherche à saisir l'esprit de notre temps. Le titre indique le diagnostic : l'homme d'aujourd'hui vit dans l'inconsistance (au sens étymologique : le fait de ne plus former un tout solide et harmonieux), en raison de son renoncement à la vérité. C'est la confusion entre raison et entendement calculateur qui est particulièrement soulignée à cet égard. Alors que la première est capable et désireuse de chercher le vrai, et par là de donner sens à notre existence, le second est voué à l'efficace et à l'utile, qui ne peuvent sans absurdité être promus au rang de fins en soi. C'est pourtant ce que fait l'homme d'aujourd'hui, s'acharnant ainsi à sa propre perte : tant il est vrai qu'en perdant le souci de la vérité, c'est lui-même que l'homme défigure. L'étude est d'autant plus convaincante qu'elle s'effectue dans une explicite méfiance pour tout pessimisme convenu ; c'est bien à un authentique exercice de lucidité que l'on a affaire ici.

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G. Richard

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NICOLAS GRIMALDI*, Socrate le sorcier, Paris, PUF, coll. « perspectives critiques », 2004

Niveau de difficulté : accessible

Contenu : Ce livre sait jouer du suspense : il commence par dépeindre Socrate en « guérisseur », tout occupé à inventer une médecine pour l’âme angoissée par la mort  - sans contester, d’ailleurs, l’efficacité de cette thérapeutique. A cette fin, il décortique le « système » socratique (théorie de la réminiscence, des idées, etc.). Jusque-là, rien de bien nouveau… Mais l’audace, c’est de demander : Socrate croyait-il à sa propre métaphysique ? Pour Grimaldi, la réponse est non ! Au fond, Socrate savait bien que l’âme est originairement et définitivement désespérée ; que l’hypothèse d’un lieu intelligible plus réel que le sensible, et garantissant l’immortalité à l’âme, pourvu qu’elle se purifie, n’est qu’une fiction, une croyance ; bref que la métaphysique tout entière est une « géniale duperie », mais qui donne au moins un sens à la vie, laissant espérer un au-delà juste, éternel, vrai. Socrate aurait énoncé à dessein des paroles fausses, mensongères (d’où le recours aux fables et autres mythes dans le texte platonicien) mais au moins des paroles qui sauvent, des incantations efficaces…
   On pourra juger provocateur ce portrait d’un Socrate « illusionniste » (quoi, le fondateur de la philosophie, l’amoureux de la vérité, un mystificateur ?) et décapante cette thèse d’une métaphysique-placébo. On regrettera  cependant que Grimaldi ne distingue pas plus clairement entre Socrate et Platon… Mais on y lira surtout une excellente introduction aux dialogues platoniciens, et la convictions qu’il existe au fond deux types de philosophes : les penseurs de la lucidité qui décrivent, sans prétendre guérir, le malheur immédiat de la conscience ; et les philosophes « chamaniques » de l’espérance, de la promesse de bonheur… Une présentation bien nietzschéenne des choses, mais que Grimaldi juge déjà présente, entre les lignes, chez Platon : ultime tour de passe-passe ?

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B. Gomez

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Pierre Hadot*, Plotin ou la simplicité du regard, Paris, Gallimard, coll."folio essais", 1997

Niveau de difficulté : très accessible

Contenu : Ce petit livre accomplit un tour de force : exposer de façon claire, attractive et très fidèle (surtout avec les rectifications que comporte cette réédition, par rapport à la première version de 1963) les grandes lignes d'une doctrine philosophique particulièrement ardue : celle de Plotin. Les questions du moi, de la "conversion" et du Bien ou de l'Un, forment à juste titre l'armature de l'ensemble. Des esquisses de comparaison, rapides mais éclairantes, entre la pensée de Plotin et d'autres doctrines (Platon, Aristote, christianisme), permettent en outre au lecteur attentif de prendre un certain recul critique (aux sens positif et négatif du terme) par rapport au système plotinien. En somme, un modèle de vulgarisation, qui offre un support de qualité pour entrer à la fois dans une doctrine précise, et dans la réflexion philosophique en général.

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G. Richard

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PIERRE HADOT*, La philosophie comme manière de vivre, Paris, Le Livre de Poche, coll. « biblio essais », 2003

Niveau de difficulté : très accessible

Contenu : La philosophie est moins élaboration d’un système théorique que le choix d’une certaine manière de vivre, et de mourir. Voyez Socrate. Dans ce livre d’entretiens, Pierre Hadot, qui fut tour à tour (excusez du peu !) prêtre, ajusteur, philologue au CNRS, syndicaliste et professeur au Collège de France, renoue avec cette conception antique, mais toujours actuelle,d’une philosophie pratique. L’ouvrage  se présente comme un dialogue entre amis, entre l’auteur et les professeurs Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson. Il n’y est pas seulement question de vivre, mais de comment vivre. Comment opérer le mouvement de conversion propre au sage ? A l’aide d’exercices spirituels, répond Pierre Hadot. En adoptant ce « regard d’en haut » qui permet de mesurer la petitesse des choses humaines dans le cosmos, mais aussi notre grandeur – nous qui pouvons parcourir l’univers à la vitesse de l’esprit.
   Ce manuel de vie, émouvant à force de sobriété et de modestie, informera le lecteur, le formera surtout – le transformera peut-être.

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B. Gomez

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Gildas Richard, Nature et formes du don, Paris, L'Harmattan, 2000

Niveau de difficulté : exigeant
Contenu : voir la rubrique Le don sur le présent site

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Sénèque (Lucius Annaeus Seneca), Des bienfaits (De beneficiis), trad. F. Préchac, Paris, Les Belles Lettres, 1972, 2 tomes

Niveau de difficulté : très accessible/accessible

Contenu : Un livre d'un très grand auteur, à la fois profond et d'un abord non seulement facile mais agréable : voilà qui est rare. Il serait donc bien dommage de se priver de cette remarquable réflexion sur le bien fait à autrui et à soi-même. On y trouvera de très précieuses méditations sur les biens véritables (qui sont souvent des maux apparents) et les biens apparents (qui sont souvent de véritables et terribles maux), et sur la difficulté d'apporter à autrui, et de demander pour soi-même, les premiers et non les seconds. Cela ne requiert pas seulement beaucoup de discernement, mais aussi du courage, le désir étant bien plus souvent un ennemi qu'un allié ; les éclaircissements qui en découlent à propos de l'éducation et de l'amitié, en particulier, sont d'un prix infini. De façon générale, les notions de don et de libre générosité sont étudiées avec une pénétration qui n'a été que très rarement égalée ensuite. Sénèque offre même une solide ébauche de critique anticipée de l'attitude du "soupçon" systématique, si longtemps en vogue dans notre modernité.

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G. Richard

P.S. : L'édition indiquée ci-dessus est sans doute la meilleure (excellente qualité + bilingue), mais elle a le défaut d'être assez chère. J'en indique donc deux autres (français seulement, prix abordables) ; attention : le second ne propose qu'une partie de l'oeuvre.
- La vie heureuse et Les bienfaits, trad. J. Baillard, Paris, Gallimard, coll. "Tel", 1996
- les livres I à IV des Bienfaits, sous le titre Savoir donner, trad. M. Aude, éditions Arléa, 1996

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Bernard Sève, La question philosophique de l'existence de Dieu, Paris, PUF, coll. "Les grandes questions de la philosophie", 1994

Niveau de difficulté : accessible/exigeant

Contenu : Le titre, par les termes "question" et "philosophique", indique clairement que la perspective du livre n'est pas religieuse, et l'auteur fait preuve d'une remarquable neutralité dans l'exposé des différents aspects de cette question. Au terme de la lecture, on ne saurait d'ailleurs dire quelle est sa position personnelle. Et c'est bien là sans doute l'intérêt principal de cet ouvrage : il ne guide pas le lecteur, mais lui indique au contraire une diversité de chemins. Sans chercher une illusoire exhaustivité concernant une question aussi fréquemment débattue dans l'histoire de la philosophie, Bernard Sève nous fait néanmoins rencontrer nombre de grands philosophes, et montre que la question philosophique de l'existence de Dieu peut en fait être entendue de bien des manières, et que la ou les réponses qu'on lui apportera dépendent en premier lieu, précisément, de la manière dont on l'entend.

 auteursthèmes

M. Anglaret

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P. Singer, Questions d’éthique pratique, Paris, Bayard Éditions, 1997

Niveau de difficulté : accessible

Contenu : Cet ouvrage étudie de manière extrêmement concrète (mais bien entendu philosophique) un certain nombre de questions d’éthique pratique, notamment celles qui sont nées des développements techniques du XXème siècle : avortement, euthanasie, expériences sur les animaux, environnement, et ainsi de suite. Sont également traitées des questions sociopolitiques, comme celle des rapports riches / pauvres ou celle de l’immigration.
   Si l’auteur, fidèle à la tradition anglo-saxonne dans sa manière d’aborder les questions, ne cache pas ses propres positions utilitaristes (courant dont il applique les différentes variantes aux questions abordées), il n’hésite pas à faire part, le cas échéant, de ses doutes ou ses hésitations, obligeant pour ainsi dire le lecteur à se positionner par lui-même. La multiplicité des exemples précis et méticuleusement analysés n’empêche pas Peter Singer de prendre, lorsque c’est nécessaire, un certain recul philosophique : le dernier chapitre du livre, par exemple, s’intitule : pourquoi faut-il agir moralement ?

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M. Anglaret

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R. SriniVasan, Entretiens avec Swami Prajnanpad, Editions Accarias l'Originel, 2005

Niveau de difficulté : très accessible

Contenu : Swami Prajnanpad est, comme le note André Comte-Sponville dans l'ouvrage qu'il lui a consacré (De l'autre coté du désespoir, Ed. Accarias) un des rares sages du XXème siècle. D'abord physicien (il a enseigné à l'université) il s'est intéressé à la psychanalyse et y a vu un moyen de rendre concrets et pratiques les enseignements des Upanishads et de l'Advaïta Védanta (textes classiques hindous). Son enseignement ne se laisse pas enfermer dans une tradition ou un système de pensée: « la spiritualité c'est l'indépendance ». Il nous invite inlassablement à la lucidité, or pour y arriver il faut commencer par se « déséduquer » (titre du premier chapitre). « Ne faites pas d'exception pour quelque idée ou préjugé chéris. Il faut tout jeter sans exception. » On retrouve là la radicalité de la tabula rasa cartésienne avec une fraîcheur et un élan nouveau, c'est qu'il ne s'agit pas ici de trouver un fondement à un savoir mais de « Voir », « voir est une fonction (non conditionnée et non soumise aux conventions) de la conscience pure, qui est avec ce qui est, tandis que penser est la fonction d'une pensée colorée par « ce qui doit être » (les désirs; les attirances). » Cette conversion du regard amène à ce qu'il considère comme les deux grandes vérités fondamentales : la différence et changement, « ... changement continuel, partout et toujours... Tout est différent de vous et d'un autre ou plutôt chaque chose est unique. » On quitte Descartes donc pour retrouver Héraclite et une sagesse pratique dont le ressort fondamental est l'attention au présent toujours changeant.

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J. Saiman

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