Le progrès

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Le progrès

 

   Que voulons-nous dire quand nous affirmons de tel ou tel changement que « c’est un progrès » ? Nos préjugés d’hommes modernes font que la notion de progrès sonne implicitement comme un jugement de valeur appréciant une amélioration. Le progrès apparaît depuis les Lumières comme un vaste processus historique par lequel l’humanité passe de l’état primitif à la civilisation, le moteur de ce processus étant l’accroissement du savoir rationnel (la science) dont on s’est rendu compte avec Descartes qu’il allait pouvoir nous rendre « comme maître et possesseurs de la nature. » Mais l’accroissement du savoir et du pouvoir sur les choses suffit-il à rendre l’homme meilleur ? « Il n’y a point de vrai progrès de raison parce que tout ce qu’on gagne d’un coté on le perd de l’autre » remarquait déjà Rousseau dans son Discours sur les sciences et les arts. Les atrocités du XXième siècle nous amènent à nous poser sérieusement la question.

   A coté de la sphère purement technique (qui englobe aussi bien les transports, l’information que la médecine), il nous faut reconnaître une sphère politique et symbolique (domaine du droit, des valeurs, des représentations du monde et des sentiments). Or, si nous avons progressé dans la connaissance et la maîtrise de la nature extérieure, avons-nous pour autant progressé dans la connaissance et la maîtrise de nous-mêmes et de nos passions ?

   Tout progrès est-il une amélioration ? Non : prise en son sens étymologique, la notion de progrès désigne l’action d’avancer, elle indique une croissance, que celle-ci soit positive ou négative (le progrès d’une épidémie par exemple n’a rien à voir avec une amélioration). 

   La notion de progrès est uniquement descriptive, c’est l’erreur du monde moderne que de lui donner un sens normatif (c’est à dire celui d’ « amélioration »). Cette idéologie du progrès qui en fait une valeur et une fin en soi, va de pair avec une survalorisation de la technique et de l’économie. Ce qui était au départ un idéal de rationalisation des rapports humains et des rapports de l’homme à la nature (l’idéal des Lumières), et devenu un processus d’instrumentalisation et de contrôle sans limite n’ayant pour fin que lui-même. Nous sommes disait Heidegger dans l’ère de l’ « arraisonnement du monde», où tout doit être mis à disposition et n’a de valeur qu’en tant que tel. Un monde où la seule rationalité qui ait cours est celle de l’efficacité et de la sacro-sainte « croissance » : l’essentiel c’est de « moderniser » et de produire toujours plus, en un mot d’ « avancer », peut importe vers où.

   Or cet idéal d’une croissance indéfinie se heurte aujourd’hui au constat incontournable que les ressources de la planète sont, elles, limitées, et que notre mode de vie basé sur des énergies polluantes et non renouvelables n’est ni universalisable (c’est ce qu’on ne manquera pas d’observer quand les chinois auront une voiture (diesel, bien sûr) ou plus par famille), ni durable.

   Doit-on pour autant prôner un « retour » qu’il soit à la nature ou à un ordre ancien -supposé stable- des valeurs et du monde ? Ce serait nier les apports de la modernité tant du point de vue des conditions de vie matérielles (et il faut remarquer que de nombreux progrès techniques on été la condition de progrès du point de vue des mœurs), que du point de vue politique. Ce serait aussi se méprendre sur la nature et sur l’ordre, la nature n’est-ce pas le changement et la différence partout à l’œuvre ? Si l’ordre est souhaitable c’est parce qu’il assure un certain équilibre, celui-ci n’est pas immobilité mais complémentarité dans le jeu de forces contraires. Est-il préférable de valoriser la conservation pour la conservation plutôt que de valoriser le progrès pour le progrès ? Les deux attitudes partagent la même confusion. Ce qui importe n’est-ce pas ce pour quoi (le but) on conserve ou réforme ? En quoi consisterait alors un véritable progrès de l’humanité ?

                                                                                                                        JS

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