La persuasion

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La persuasion

 

On pourrait distinguer la persuasion de ce qui n'est pas elle sur un terrain judiciaire : c'est au ministère public qu'il appartient d'emblée de présenter ses pièces à conviction qui vont être versées au dossier, et à charge. De son côté, le défenseur travaille sur un autre registre, qui est celui de la persuasion : par exemple, la probabilité serait en faveur de l'accusé, qui avait tout intérêt à faire oublier un passé tumultueux riche en séjours à l'ombre ; par exemple, il existe des milliers de personnes ayant la silhouette attestée par les témoins oculaires, etc.

Première remarque : en ce domaine s'il existe des pièces dites "à conviction", il n'y a pas de pièces... à persuasion ; en tiennent plus ou moins lieu les témoignages dits de moralité.

Deuxième remarque : l'avocat est confronté à deux stratégies possibles :
Ou bien il va s'attacher à diluer la responsabilité de son client (mais surtout, l'esprit critique du jury) jusqu'à l'indétermination,source de relaxe au bénéfice du doute ;
Ou bien il va ferrailler avec les mêmes armes que la partie civile (exemple : si l'arme du crime était bien la propriété de l'accusé, qui va prouver que celui-ci l'a utilisée, voire fournie ? On voit poindre l'hypothèse d'une machination...).

L'alibi demeure ici l'argument suprême : je ne puis être en prison à Vesoul et en même temps égorger quelqu'un à Saint-Mathieu à Perpignan. Dieu seul le peut, et n'est pas motivé. Ainsi, l'on se trouve tenté d'opérer la dichotomie suivante :
Convaincre revient à faire convenir autrui par des moyens purement rationnels, d'une thèse qu'il ne souhaitait pas partager, entraînant cet assentiment par cette seule force.
Persuader reviendrait à opérer un coup de force sur la puissance critique d'autrui, de manière à endormir celle-ci ; cela viserait donc l'imagination, et notamment ce qu'un philosophe prussien d'origine écossaise appelait l'imagination délirante (Schwärmerei).

Dichotomie, avons-nous dit ? Mais est-ce si sûr ? Ne peut-on persuader "pour la bonne cause" là où convaincre est impossible ? Et l'art de convaincre n'est-il donc jamais pollué par une persuasion clandestine ?

Soit, par exemple, la rude tâche d'amener un collégien à étudier les mathématiques sérieusement et sans faire hurler de la "techno". Or le plaisir acoustique est dans l'instant, alors que la joie de briller au rang suprême en mathématiques est hypothétique et lointaine. Démontrer qu'il faut du temps au temps, et que la fonction éminente de professeur de mathématiques confère mille plaisirs, se révèle impossible, le travail de la raison ne peut opérer en ce domaine.

On conviendra qu'il y a ici une "zone aveugle" où la persuasion a son rôle à jouer, peut-être par l'exemple muet de valeurs différentes de celles présentées en vitrine (TF1, M6...).

De même, il arrive que la persuasion se présente masquée sous l'apparence du raisonnement.

C'est ainsi que le candidat à un poste électif peut croire bon d'en appeler à divers arguments de clocher :
Votez pour moi, car (au choix) : je parle catalan ; dans ma famille, on est élu de père en fils depuis fort longtemps ; j'ai une bonne tête...

L'insigne faiblesse de cette argumentation la dissout  elle-même d'emblée : les questions de compétence et d'intégrité n'y sont pas abordées.
Il en va de même en matière de publicité : celle-ci veut, bien plus que supplanter la concurrence, instiller dans l'esprit de la "cible" un besoin imaginaire de façon à le transformer en désir.

Ainsi, départager persuasion et art de convaincre, et remiser la première au rayon de la seule mauvaise foi se révèle une tâche impossible.
Tout au plus sortirait-on de cette difficulté majeure par le haut, c'est-à-dire en cherchant les intentions, et ensuite ce qui fait le fond des intentions.

Reprenons l'allusion aux assises ; en caricaturant à peine, on dira que partie civile et défense ont un déficit commun : aucune des deux ne cherche la vérité, celle des faits, ni celle qui se cache dans les replis des faits, chacun veut avant tout "briller" à sa place ; le triomphe recherché n'est pas celui du bon droit, mais bien d'un certain vedettariat.
Et c'est ici le noeud du problème : convaincre, persuader, dans quelle mesure cela vaut-il pour la manifestation de la vérité ? Le terrain concret est offert par le fond de ce que l'on appelle dialogue. En effet, cherchera-t-on à y étinceler, ou à s'acheminer vers la vérité ? Et qu'est-ce que cela, la vérité ? Cette vieille question, Ponce Pilate ne la posait-il pas déjà ? La vérité en politique est-elle mieux que relative ?

On n'en a donc pas fini ; car chacun ne cherche-t-il pas à se persuader lui-même de ce qu'il souhaite croire ?
Encore ceci, par quoi Oedipe inspire Nietzsche : quelle dose de vérité sommes-nous capables de supporter ?

 

M. F.

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