L'espoir

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L’espoir

 

  

L’espoir est à première vue un sentiment des plus positifs : il repose sur la confiance tout en encourageant à agir tandis que son contraire, le désespoir, renvoie plutôt au pessimisme et à la passivité. On voit mal dans ces conditions ce que l’on pourrait condamner dans l’attitude de celui qui espère. Quelques remarques modérant ce jugement sont toutefois possibles.

La première consiste à attirer notre attention sur l’objet de l’espoir, c’est-à-dire ce qui est espéré. Nous espérons toujours, d’une manière ou d’une autre, ce qui va dans le sens de ce que nous croyons être notre intérêt individuel ou collectif, ou encore l’intérêt d’êtres qui revêtent pour nous de l’importance (ce qui peut aller jusqu’à l’humanité entière, des bêtes, etc.). Mais cela ne garantit évidemment en rien la légitimité de ce que nous espérons. On peut par exemple espérer la mort prochaine d’une personne dont on a acheté le bien en viager.

Deuxièmement et conjointement, comme tout sentiment, l’espoir se caractérise par l’absence de maîtrise que nous avons sur lui. Nous pouvons certes condamner l’un de nos espoirs qui nous semble, après réflexion, immoral, comme dans l’exemple précédent, mais pouvons-nous nous empêcher d’éprouver cet espoir ? En ce sens, même si, comme nous l’avons signalé plus haut, l’espoir incite parfois à l’action, nous sommes toujours passifs à l’égard de nos espoirs eux-mêmes, qui s’imposent à nous sans que nous puissions les provoquer, les modifier ou les supprimer.

Enfin, concernant plus précisément le “fonctionnement” de l’espoir, on peut remarquer qu’il repose toujours sur l’ignorance, notamment à l’égard de l’avenir. Ce que nous nommions confiance au début de ce texte prend alors un aspect beaucoup moins enthousiasmant. Car si l’espoir peut se définir comme l’attente incertaine de la réalisation d’un bien à venir (ou de la non-réalisation d’un mal à venir), il s’accompagne inévitablement du sentiment opposé ou plus précisément symétrique, à savoir la crainte, c’est-à-dire l’attente incertaine de la réalisation d’un mal à venir (ou de la non-réalisation d’un bien à venir). Par exemple, je ne peux pas espérer avoir mon bac sans, en même temps, craindre d’être recalé. Cette nécessaire simultanéité doit donc nous amener à considérer que l’espoir n’existe jamais en lui-même, mais toujours sous la forme du couple « espoir-crainte ». En grec ancien, le mot elpis, “l’espoir”, signifiait aussi parfois “la crainte”.

Si l’espoir n’est pas en lui-même garant de sa moralité (et s’il existe même des espoirs immoraux), s’il s’impose à nous sans nous laisser la moindre liberté à son égard, et si enfin il repose sur l’ignorance et s’accompagne toujours de la crainte, s’ensuit-il que l’espoir est un sentiment “mauvais”, à ranger du côté des faiblesses humaines, voire des vices ou des péchés ? Certains contourneront cette délicate question en faisant l’apologie non de l’espoir mais de l’espérance, vertu théologale (avec la foi et la charité) dans la tradition chrétienne. Comment distinguer espoir et espérance ? L’espérance semble liée à la dimension religieuse de l’esprit : il ne s’agit plus ici d’espérer un événement quelconque, mais la réalisation des promesses divines, variables d’ailleurs selon les religions. L’espérance porte donc sur ce que les religions affirment être des biens suprêmes, idéaux, comme l’avènement d’une justice certes tardive (à la fin des temps), mais absolue. On peut certes être alors certain de la légitimité d’une telle espérance. Mais cette espérance peut-elle être, en tant que vertu, l’objet d’un effort ? Sommes-nous libres de l’acquérir et de la conserver ? Et sinon, en quel sens l’espérance serait-elle une vertu ? Il faut enfin remarquer que l’espérance ne semble pas plus que l’espoir pouvoir exister sans son “double” négatif, la crainte, et qu’elle repose comme lui sur une certaine ignorance : si les croyants étaient absolument certains de la réalisation des promesses divines, ils n’auraient à son égard nulle espérance.

M.A.

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