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Le dialogue

   Nous avons toujours voulu commencer l’année de « l’atelier philo » par une séance consacrée au dialogue. Nous ne dérogerons pas à cette règle mais nous vous  proposons de le faire à partir d’un échange de lettres. La première (lettre LI) a été rédigée par un étudiant, Hugo Boxel,  qui s’adresse à Spinoza (24/11/1632-21/02/1677) et ce dernier lui répondra (lettre LII). Cet échange se poursuivra (lettres LII, LIV, LV et LVI) et il possible de lire ces lettres dans les œuvres complètes de Spinoza parues chez Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.
   Peut-être pouvons-nous envisager cette lecture en nous demandant quelle en est l’actualité, et ce qu'elle peut nous apprendre sur les conditions d'un dialogue véritable ?

C.F.

* * *

 LETTRE LI – AU TRES PROFOND PHILOSOPHE B. de SPINOZA – Hugo Boxel, Docteur en droit.

 Je vous écris parce que j’ai le désir de connaître votre pensée sur les apparitions, les spectres et les revenants. Croyez-vous qu’ils existent ? Combien de temps dure leur existence à votre avis ? Car les uns les croient immortels et les autres mortels. Dans mon hésitation, je voudrais connaître votre pensée. Une chose est certaine : les Anciens y ont cru. Les théologiens et les philosophes modernes admettent jusqu’à présent l’existence de pareilles créatures, bien qu’ils ne soient pas d’accord sur leur essence. Les uns les croient constitués d’une matière très subtile, les autres prétendent que ce sont des êtres spirituels. Mais peut-être (comme j’ai commencé à le dire) sommes-nous entièrement en désaccord puisque je ne sais pas si vous admettez l’existence de tels êtres. Vous n’êtes pas sans savoir cependant qu’on trouve dans l’antiquité tant d’exemples, tant de récit, qu’il serait vraiment difficile de les nier ou d’en douter. Certes, si vous accordez l’existence des revenants, vous ne croyez cependant pas, comme les défenseurs de la religion romaine, que ce sont les âmes des morts. Je m’arrête là et j’attends votre réponse. Je ne dirai rien de la guerre ni des bruits qui circulent, ce sont choses de notre temps.

 Gorkum, le 14 septembre 1674

 

 LETTRE LII – AU TRES ILLUSTRE ET TRES SAGE HUGO BOXEL – B.d.Spinoza

 (…)Laissons de côté pour le moment la question de savoir si les spectres sont des imaginations, puisqu’il vous semble inouï d’en nier l’existence, même de la mettre en doute ; vous  êtes en effet convaincu par tant de récits anciens et modernes. La grande estime que j’ai toujours eue et que je continue d’avoir pour vous, le respect que je vous dois ne permettent pas que je dise le contraire, encore bien moins que je vous flatte.
   J’userai d’un moyen terme et vous demanderai de bien vouloir choisir, parmi tous ces récits de spectres que vous avez lu, un au moins qui ne laisse pas de place au doute et montre très clairement que les spectres existent. Je dois vous avouer que je n’ai jamais connu d’auteur digne de foi pour en prouver clairement l’existence et jusqu’ici j’ignore ce qu’ils sont, personne n’ayant jamais pu me le dire. Il est pourtant certain que nous devrions savoir ce qu’est une chose que l’expérience nous montre si clairement. S’il n’en est pas ainsi, il semble qu’il soit bien difficile d’admettre que l’existence des spectres soit prouvée par quelque récit . Ce qui paraît prouvé, c’est l’existence d’une chose dont personne ne sait ce qu’elle est. Si les philosophes veulent appeler spectres les choses que nous ignorons, alors je n’en nierai pas l’existence, car il y a une infinité de choses que j’ignore.
(…) Avant de finir, je voudrais vous faire cette seule remarque : le désir qu’éprouvent les hommes à raconter les choses non comme elles sont, mais comme ils voudraient qu’elles fussent, est particulièrement reconnaissable dans les récits de fantômes et de spectres ; la raison première en est, je crois que, faute de témoins autres que les narrateurs mêmes, on peut inventer à volonté, ajouter ou supprimer des circonstances selon son plaisir sans avoir à craindre de contradicteurs. En particulier, on en invente qui puissent justifier la crainte qu’on a des songes et des visions ou encore pour établir et accréditer la réputation de son courage. D’autres raisons me font aussi douter, sinon du fond même de ces histoires, du moins des circonstances qu’il faut considérer pour aboutir à une conclusion. Je m’en tiendrai là jusqu’à ce que je sache sur quelles histoires vous appuyez votre conviction pour ne pouvoir douter.

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