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Retour au menu Textes & Articles Lêtre humain n'existe pas La question « quest-ce que lhomme ? » occupe une place privilégiée dans la méditation philosophique ; Kant la considère même comme linterrogation fondamentale de la philosophie, au point que toutes les autres se ramèneraient à elle. En la posant de nouveau ici, nous ne prétendons pas être plus habiles ou plus heureux que tous les illustres penseurs qui nous ont précédés. Nous pouvons en revanche apporter des éléments de réflexion dont ils ne disposaient pas, notamment dans le domaine de la biologie et de lhistoire naturelle. Quon ne voie pas là une tentative de substitution des données de la science moderne à la réflexion philosophique. Nous pensons seulement que « la vérité ne peut contredire la vérité » pour reprendre une formule classique , et donc que la recherche philosophique de la définition de lêtre humain ne peut pas ne pas tenir compte des vérités scientifiques établies à ce jour qui concernent elles aussi cette recherche. La thèse que nous soutenons ici, selon laquelle « lêtre humain nexiste pas », doit, en dehors de son aspect volontairement provocateur, être comprise ainsi : il est en définitive impossible détablir un ou plusieurs critères qui soient à la fois nécessaires et suffisants pour définir ce quest un être humain. Dire que lêtre humain nexiste pas, ce nest donc pas nier lexistence réelle dhommes ; cest refuser lunivocité des concepts dêtre humain et dhumanité. Autrement dit, il se trouvera toujours une exception à une tentative de définition générale et théorique de lêtre humain : à un critère prétendument nécessaire et suffisant dhumanité, quil soit physique ou mental, on pourra opposer lexistence soit dun être reconnu comme humain auquel manque ce critère dont la nécessité est ainsi réfutée , soit dun être qui ne peut raisonnablement pas être reconnu comme un humain, alors même quil présente ce critère dont le caractère suffisant est alors réfuté. Il sagit ici, on la compris, en examinant ce que lon pourrait appeler les cas limites, de montrer que la frontière entre lhumain et le non-humain est beaucoup moins hermétique quon peut le penser spontanément, et que certains lont écrit. Cet examen se fera par des considérations traitant respectivement de la paléontologie, de lembryologie et de la tératologie.
Le premier cas limite que nous nous proposons détudier concerne les origines de lêtre humain. Ici, une question se pose demblée : où faut-il commencer ? Lhistoire naturelle de lhumanité débute, traditionnellement pourrait-on dire, il y a un peu plus de quatre millions dannées. Pourquoi ? Parce que cest à cette époque, daprès les résultats aujourdhui admis en paléontologie, quapparaissent les australopithèques ; ceux-ci se distinguent des grands singes par le fait quils marchent sur deux jambes. Laustralopithèque dont la fameuse Lucy, découverte en 1974 en actuelle Éthiopie, et vieille de 3,3 millions dannées environ peut donc être défini comme « un singe qui marche debout », et rien de plus : il ne fabriquait pas doutils, ne disposait pas du langage, et ainsi de suite. Nous admettrons que, sans faire preuve dun amour-propre excessif, lêtre humain ne saurait se satisfaire de cette définition. Notons dailleurs que la bipédie des pré-humains ne fut pas une caractéristique apparue brutalement. Ainsi, lArdipithecus ramidus, dont le squelette fut découvert en 1993 à 75 kilomètres seulement de celui de Lucy, mais daté dun million dannées avant elle, ne marchait quoccasionnellement sur deux jambes ou pattes ? ; cette évolution prit des centaines de milliers dannées. La transition entre les grands singes et les hominidés fut donc continue. Il est ainsi impossible dassocier une étape du développement des ancêtres de lhomme à un critère qui permettrait de distinguer ces derniers des ancêtres des singes actuels. On pourrait faire la même remarque concernant les étapes antérieures de lévolution animale : on sait par exemple que le Purgatorius unio, petit rongeur de quelques décimètres de long, et qui vivaient il y a 70 millions dannées environ, se rattache à la lignée des hominidés. En poussant le raisonnement jusquau bout, on pourrait dire que lhistoire naturelle de lhomme commence avec lapparition de la première forme de vie unicellulaire et donc microscopique, il y a quatre milliards dannées Mais nous avons admis quil faut rechercher lapparition de lêtre humain, sil existe, plus près de nous que laustralopithèque. La phase suivante apparaît il y a environ 2,6 millions dannées, date de fabrication des plus anciens outils en pierre quon ait retrouvés1, en Éthiopie également. Beaucoup de paléontologues, et certains philosophes, comme Bergson, voient dans cette étape lapparition du critère distinctif de lhumanité : lhomme serait ainsi un homo faber, que lon pourrait caractériser comme « un animal fabricateur (doutils) » notons que la désignation officielle est celle dhomo habilis. Cette théorie ne manque pas de pertinence, car elle sappuie sur le fait que lhomme est le seul animal qui transforme lui-même les objets naturels pour les adapter à un usage donné2. Mais à nouveau la question se pose : devons-nous nous satisfaire dune définition de lêtre humain qui fait de lui un fabricateur doutils, quelle que soit son habileté ? Là encore, nous aspirons vraisemblablement à autre chose, et pour tout dire à mieux. La simple vision dun homo habilis nous suffirait dailleurs probablement pour lui refuser lhumanité que nous revendiquons pour nous-mêmes Enfin, de récentes découvertes remettraient en cause le titre de premier fabricateur doutils de lhomo habilis. Le mérite en reviendrait même, selon certains chercheurs, à une espèce qui ne ferait pas partie des ancêtres de lhomme actuel. Aucun résultat définitif nest toutefois prouvé à ce sujet. Il y a 1,9 millions dannées, homo erectus, dont le nom nous indique quil se tenait à peu près droit, se caractérise par son nomadisme : il semble avoir été le premier à avoir quitté sa terre dorigine et peuplera progressivement lAsie et lEurope. Mais à nouveau, il ne semble pas que nous puissions nous reconnaître dans cette caractéristique. Il en ira, avouons-le, de même pour la maîtrise du feu, il y a 400 000 ans environ. Faut-il alors attendre lhomo sapiens, il y a 200 000 ans, pour trouver le premier être humain digne de cette appellation ? Car il faut bien reconnaître que cest à cause de la haute idée quil a de lui-même, notamment sur le plan intellectuel, que lhomme rechigne à reconnaître des critères et des signes suffisants dhumanité dans la plupart et même la totalité des étapes antérieures de son développement : « Lhomme est un animal, accorde-t-on presque à contrecur, mais ce nest pas une bête ». Or un nouveau problème se pose ici : en quoi consiste la sapience, cest-à-dire la sagesse ou le savoir de lhomo sapiens ? On peut également poser la question dune manière plus directe encore : lhomo sapiens pense-t-il ? Répondre à cette interrogation semble capital si lon définit, avec certains philosophes, lhomme comme « un animal qui pense ». Mais cette définition suppose résolu un problème de taille, celui de la définition de la pensée elle-même. Si lon sen tient au développement biologique pas seulement physique de lhomme et de ses ancêtres, on saperçoit que les processus que lon peut rattacher à lactivité de la pensée sétalent sur une période extrêmement longue et évolutive. Dune part, il est difficile de refuser toute pensée à lhomo habilis, capable, on la vu, dadapter les objets de la nature à ses besoins par le procédé de la fabrication non instinctive doutils , et pas seulement de sadapter lui-même à la nature par le processus de lévolution naturelle. Dautre part, nombre de philosophes refusent lidée dune pensée sans langage ; mais on se heurte ici au fait que le langage dans sa forme autonome, cest-à-dire sans quil nécessite le complément du geste, apparaîtra beaucoup plus tard que lhomo sapiens, il y a 50 000 ans seulement, au plus tôt. Ainsi daprès Descartes, les animaux ne sont que des corps, et un corps nest rien dautre quune machine naturelle. Les animaux sont donc des machines, mais le corps humain également. Or une machine ne pense pas. Ce qui fait que lêtre humain est un homme, et pas seulement une machine, cest son âme. Et pour Descartes, la présence de lâme chez un homme se manifeste par le langage : « Il ny a aucune de nos actions extérieures, qui puissent assurer ceux qui les examinent, que notre corps nest pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais quil y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des signes qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. »3 Par là, Descartes estime avoir défini lhumanité. Les fous sont en effet doués de langage, alors que la définition classique, due à Aristote, de lhomme comme « un animal doué de raison », semblait bien faire de la folie un obstacle insurmontable à lhumanité. Descartes parvient par ailleurs à exclure, par cette définition, les perroquets et les animaux dressés à parler, puisque seules les paroles de lêtre humain sont « à propos » et peuvent ne « se rapporter à aucune passion ». Peut-on donc définir lhomme comme « un animal doué de langage » ? Cette définition équivaut-elle à celle d« un animal qui pense » ? Nous avons entrevu la difficulté à laquelle nous confrontent ces solutions : - soit lon admet quil peut y avoir une pensée sans langage, ou plus précisément une pensée avant le langage, chez lhomo habilis notamment. Mais on devra alors reconnaître à ce dernier le statut dêtre humain si lon définit bien lêtre humain par la pensée , ce que beaucoup jugeront inadmissible ; - soit, comme Descartes, lon refuse lidée dune pensée sans langage, et les deux définitions sont alors équivalentes. Le problème est alors : quel statut accorder aux êtres qui se situent dans lintervalle de temps entre lhomo habilis et lhomo sapiens sapiens ? Si ce ne sont pas des hommes, ne sommes-nous pas obligés de conclure quil sagit de bêtes ? Il faudrait alors revenir sur limportance de la faculté de lhomme à transformer consciemment la nature, qui est pourtant lune de ses spécificités. Mais le problème est justement quil en possède plusieurs Ici se trouve justifié lapport des sciences naturelles à une question philosophique des plus essentielles : Descartes naurait pas pu poser ces questions comme nous le faisons ici. Précisons, pour compliquer davantage le problème, que les paléontologues datent lapparition de lhomo sapiens sapiens, stade actuel de lévolution des hominidés, et auquel nous nous rattachons par conséquent, à un passé de 100 000 ans, soit entre 50 000 et 65 000 ans avant lapparition probable du langage à son état définitif : le langage nest donc pas la caractéristique de tout homo sapiens sapiens. Notons que les critères avancés de cette sagesse puissance 2 sont physiologiques, et concernent notamment le développement de la boîte crânienne : cela fait donc une centaine de milliers dannées que lhomme (?) a atteint son stade dévolution physique actuel, mais il parle depuis bien moins longtemps. On peut enfin envisager une troisième possibilité, en plus des deux envisagées plus haut : lhomo habilis ne serait plus une bête, mais pas encore un homme. Cela signifie quil nous faut introduire un statut intermédiaire entre lhomme et la bête. Cest en fait là la thèse que nous souhaitons proposer ici, à condition de la reformuler et den mener la logique à son terme : toute étape de lévolution de lhomme est intermédiaire, ce qui revient à dire quaucune ne lest, puisquil ny a plus dès lors de stade clairement défini ni surtout définitivement achevé : il ny a quune évolution constante et parfaitement continue, et toute tentative de marquer des étapes constituant des sauts qualitatifs, ou même seulement des degrés, se heurte à cette continuité : lhumanité nest pas un stade, mais une évolution. Nous irons même jusquà affirmer que lhomo sapiens sapiens lui-même ne représente probablement quune étape parmi dautres dans le développement de lhumanité4 ; pourquoi en irait-il autrement ? Ne serions-nous plus susceptibles dévoluer ? Serions-nous parfaitement achevés ? Ce nest que par une illusion des plus orgueilleuses, mais des plus humaines, que nous nous figurons représenter le dernier degré de lhumanité. A quand lhomo sapiens sapiens sapiens, encore plus humain que nous ?
Le deuxième cas limite que nous allons examiner pour mettre en évidence le flou du concept dêtre humain est celui de lembryon. Chez lhomme comme chez la plupart des animaux, le concept dembryon désigne lêtre qui se développe dans un organisme femelle immédiatement après la fécondation. On accorde la plupart du temps que ni lovule, ni le spermatozoïde ne sont des êtres humains. Il nous faut donc ici examiner les différentes positions concernant le moment où apparaît lêtre humain, positions qui correspondent à autant de critères dhumanité. Certains estiment que lon peut, et même que lon doit, parler dhumanité à partir du moment où la fécondation de la femme a eu lieu. Ce point de vue nest pas en lui-même directement contestable, mais il pose lui aussi un problème de définition : allons-nous définir lêtre humain comme « un être issu de la fécondation dune femme » ? Ce serait là une définition circulaire, puisquune femme est un être humain5. Nous verrons en outre dans létude du cas limite suivant que cette définition nest pas valide pour une autre raison. Une solution à ce problème a été proposée, qui consiste à dire que lembryon est un être humain en puissance. Il est toutefois aisé de constater quon ne fait là que déplacer la question, et quil faut alors énoncer ce quest lêtre humain en acte. Une réponse élégante consiste à dire que lêtre humain en acte nexiste pas, car aucun homme ne réaliserait pleinement les potentialités de lhumanité. On pourrait clore ici le débat, en remarquant que les expressions « lêtre humain en acte » et « le concept dêtre humain » sont facilement assimilables, surtout si aucun des deux nexiste Nous serions donc daccord pour dire que lêtre humain nexiste pas. Pourtant, quelque chose ne va pas de soi dans la distinction entre « être humain en puissance » et « être humain en acte » : elle suppose en effet que, si lêtre humain en acte nexiste pas, on peut toutefois le concevoir comme un modèle ou un archétype dêtre humain, horizon inaccessible dont nous devrions tenter de nous rapprocher, sans jamais pouvoir espérer latteindre. Quelle est donc cette Idée dhumanité, cet homme idéal ? Plus précisément, que pouvons-nous savoir des potentialités dernières de lhomme ? Parler dêtre humain en puissance, cest se représenter plus ou moins consciemment un être humain parfait, cette perfection se manifestant spécialement dans le domaine moral. Cest notamment la thèse de Feuerbach qui estime, dans Lessence du christianisme, que le Dieu de la religion chrétienne nest en fait que la manière dont les hommes peuvent se représenter la perfection humaine : en croyant élaborer une théologie, cest-à-dire un discours sur Dieu, les chrétiens ont, à leur insu, construit une anthropologie, un discours sur lhomme. Dans cette optique, « lêtre humain en acte » serait Dieu, ou le Jésus des chrétiens. Accordons au moins que tout le monde nest pas tenu dadhérer à une telle position Notons également que la question du moment de lapparition de lhumanité dans le développement de lembryon a des conséquences pratiques plus immédiates que dans le cas de lévolution des ancêtres de lhomme. Nous pensons bien sûr ici au problème de lavortement. Savoir si linterruption volontaire de grossesse supprime un être humain au présent ou seulement ce qui aurait été un être humain conditionne très sensiblement la dimension éthique de cet acte. Sans répondre ici directement à cette question, nous voulons souligner que, comme dans le point précédent, nous pouvons nous heurter à deux types de difficulté : - soit nous accordons le statut dêtre humain à lembryon, et se pose alors le problème de la définition de ce statut : pourrons-nous trouver des caractéristiques communes à lembryon et à un être humain enfant ou adulte ? Si oui, nous reconnaîtrons-nous dans ces caractéristiques ? - soit nous refusons lhumanité à lembryon, et il sera alors très difficile, et peut-être impossible, de justifier le moment du passage à lhumanité : serait-ce lapparition du ftus, à huit semaines dexistence, que nous devrions considérer comme lavènement de lêtre humain ? Là encore, nous nous heurterons à la parfaite continuité du passage de lembryon au ftus, cest-à-dire précisément à larbitraire de cette durée de huit semaines qui ne marque aucun saut qualitatif que lon pourrait identifier à la transition du non humain à lhumain. Il en sera de même pour toutes les étapes ultérieures, progressives elles aussi et souvent difficiles à définir précisément, surtout si elles sont culturelles, comme lacquisition de la pensée, de la conscience ou du langage. Formellement, la paléontologie et lembryologie posent donc les mêmes problèmes concernant la question de la définition du concept dêtre humain : le problème de lunité des différentes étapes de lévolution de lindividu ici, là de lespèce ou le problème de la continuité du processus de laccès à lhumanité, continuité quon ne peut rompre quarbitrairement. Nous avons ainsi pu constater que, tant à léchelle de lespèce quà celle de lindividu, le passage du non humain à lhumain est source dinterrogations sur le plan physiologique autant que sur le plan psychologique. Au sujet de cette double distinction, il est intéressant de constater labsence de parallélisme des termes hominisation et humanisation : lhominisation désigne le passage du non humain à lhumain de lespèce, autant sur le plan physiologique stature verticale, volume de la boîte crânienne, que sur le plan psychologique acquisition de la pensée par exemple. Lhumanisation, dans le contexte des problèmes que nous traitons ici, désigne lacquisition par un individu des caractéristiques constitutives de lhumanité et donc là aussi, dune certaine manière, le passage du non humain à lhumain , mais seulement sur le plan psychologique : pensée, conscience, langage, sociabilité et ainsi de suite, cest-à-dire léducation ou la culture aux sens les plus larges des termes. Que conclure de cette différence entre les deux processus ? Lhominisation de lespèce est, croit-on, depuis longtemps achevée6, tandis que lhumanisation des individus est sans cesse à remettre en uvre. Nous constatons une seconde fois que lêtre humain revendique sa spécificité par ses caractéristiques mentales : si lhomme est un animal, cest à son corps quil le doit, et cest souvent à contrecur quil ladmet ; mais sil nest pas une bête, ce dont il se félicite, il le doit à son esprit certains diraient même à son âme On voit bien dans cette distinction que la question « quest-ce que lhomme ? », à laquelle ont tenté de répondre tant de philosophes, de scientifiques ou de théologiens, doit en fait être entendue ainsi : « comment nous, êtres humains, pourrions-nous mettre en évidence le sentiment ou le désir ? que nous avons dêtre dune nature absolument différente de celle de tous les autres animaux, alors que les ressemblances sont si manifestes ? » Humaine, trop humaine est cette différence de nature entre lhomme et la bête
Il reste un troisième point à aborder, par lequel nous tenterons également de montrer limprécision des frontières du concept dhumanité. Ce point concerne la tératologie, cest-à-dire létude des êtres vivants présentant des anomalies physiologiques, autrement dit des monstres au sens biologique du terme. La simple vision de quelques monstres issus de conceptions humaines suffit généralement à faire admettre à tous, même aux plus généreux ou aux plus humanistes, que certains êtres relevant de la tératologie humaine ne sauraient être raisonnablement considérés comme des êtres humains7. Il serait dailleurs tout à fait impossible de produire la moindre définition de lhomme qui engloberait à la fois la normalité de lhumanité et toute la diversité des pathologies physiologiques connues. Mais dès lors que lon rejette hors de lhumanité certains êtres issus delle, on se heurte à une difficulté que nous avons par deux fois rencontrée : la continuité. Il faut dabord prendre conscience de la relativité et même de la subjectivité du concept de monstruosité biologique : « On réserve cette dénomination aux aberrations les plus spectaculaires.8 » Mais quest-ce quune aberration spectaculaire ? En fait, on peut légitimement faire relever de la tératologie, à partir de critères biologiques rigoureux, des hommes présentant des malformations mineures, comme un bec-de-lièvre ou labsence dun doigt. On aura bien entendu là affaire à un être humain. A lopposé, nous devons concéder que des malformations très importantes empêchent la reconnaissance de lhumanité. Mais quen est-il des cas situés entre ces deux extrêmes ? « Le cyclope, apparenté à la famille des cyclocéphales, ressemble à celui qui est décrit par Homère dans lOdyssée. Il porte un il au milieu du front, tandis que la région nasale constitue une petite trompe, ou proboscis, dorsale par rapport à lil. Il existe entre cette forme et lindividu normal tous les intermédiaires.9 » Cest en vain que lon cherchera à proposer des critères précis dhumanité permettant, dans les cas de monstruosités graves, détablir une ligne de démarcation entre lhumain et le non humain. Lun des critères le plus couramment invoqué est la viabilité. Ce critère manque de sérieux, puisque certaines maladies contractées pendant la gestation peuvent rendre le ftus non viable, sans quon lécarte pour autant de lhumanité. Et à linverse, certaines formes de monstruosité, même importantes, peuvent être viables : « Parfois, un rudiment de troisième il apparaît entre [deux nez], il arrive même que deux yeux prennent place dans une seule orbite médiane. Cette monstruosité nest pas incompatible avec la vie.10 » De même, un enfant anencéphale, c’est-à-dire privé de cerveau et de cervelet, donc incapable de la moindre autonomie comme de la moindre pensée, a vécu plus de dix ans dans un centre spéciale des Pyrénées-Orientales. La biologie posera le problème différemment en demandant : si le monstre nest pas un être humain, quest-il ? La seule réponse biologique sera alors quil constitue une autre espèce que lhumanité. Or, ce qui définit lunité dune espèce est, théoriquement du moins, que ses membres peuvent se reproduire entre eux en donnant naissance à des descendants viables et féconds. Nous venons de traiter de la viabilité, concept dailleurs complexe. Quant à la fécondité, même la déontologie la moins exigeante interdit de lenvisager expérimentalement pour les monstruosités les plus importantes. On retrouverait là dailleurs le problème de la viabilité. Un autre critère proposé pourra être, comme on la vu, la pensée ; mais notre avant-dernier exemple le rend lui aussi inopérant, à moins de dire quun enfant normal mort-né des suites dune maladie génétique prénatale est ou a été un être humain simplement parce quil aurait pu penser. Cette affirmation a toutefois aussi peu de sens, d’un point de vue biologique, que celle selon laquelle un enfant anencéphale est un être humain pour la seule raison quil aurait pu avoir un encéphale normal. On saperçoit en fait rapidement que la difficulté de résoudre ces problèmes vient de leur double nature : scientifique et morale. En effet, ces deux aspects peuvent être en contradiction et même en opposition absolue dans certains cas. Si nous pouvons hésiter à reconnaître lhumanité dun être présentant une monstruosité qui léloigne considérablement de lêtre humain normal, cest assurément pour des raisons morales : nous trouverions choquant de refuser le statut dhomme à un être seulement pour des raisons physiologiques11. Mais pour peu que la dimension psychologique que nous attendons dun être humain commence à faire défaut, notre tolérance à légard de ses tares physiologiques sera dautant plus réduite. Inversement, si, par impossible, nous pouvions dialoguer, rire et chanter normalement avec lêtre le plus monstrueux qui soit sorti du ventre dune femme, la plupart dentre nous ne ferions pas de difficulté pour voir en lui un être humain. Nous retrouvons ici la prééminence du psychologique sur le physiologique. Et cest pour les mêmes raisons, avec un exemple opposé, que certains ne considèrent pas comme un crime leuthanasie, puisquon prétend alors avoir affaire non plus à un être humain malgré une incontestable normalité physiologique , mais à un « légume ». Pourtant, là encore se pose le problème de la frontière : à partir de quel degré de détérioration mentale une personne âgée infirme perd-elle sa dignité dêtre humain ? Un autre exemple du divorce entre biologie et morale dans le domaine de la tératologie est celui des siamois : les siamois constituent en effet lun des plus hauts degrés de ce quon appelle les « monstres doubles ». Le degré le plus faible sera par exemple le cas, parfois viable lui aussi, dune personne à deux nez. Nous reconnaîtrons probablement lhumanité de ces deux cas opposés, mais peut-être pas, ou plus difficilement, celle des cas intermédiaires, comme celui dun être à deux troncs indépendants sur une seule paire de jambes. Pourtant, ces trois cas font partie de la même catégorie tératologique, celle des « monstres doubles ». Lorigine de cette apparente contradiction morale est limpossibilité de définir précisément la frontière entre un et deux individus Car pour nous, un homme à deux nez constitue un individu, et des siamois deux individus. Cette différence est philosophiquement et moralement fondamentale : cest une différence de nature. Pourtant, sur le plan biologique, la différence entre ces deux cas est une différence de degré : cest seulement que la séparation est plus accentuée dans le deuxième, car les siamois constituent un seul être biologique. Mais le cas le plus extrême est celui des vrais jumeaux, cest-à-dire de deux individus entièrement distincts physiquement, mais issus, comme les siamois, dun même uf : « Si le lien entre deux partenaires devient de plus en plus ténu, leur indépendance devient de plus en plus grande. On arrive peu à peu à la phase ultime de la monstruosité : le couple monstrueux devient un couple de jumeaux vrais.12 » On a là affaire à un cas limite des plus troublants : la monstruosité biologique absolue se confond avec lhumanité la plus incontestable. La frontière entre lhumain et le non humain est donc bien morale et non biologique ; cest pourquoi elle est si difficile à déterminer.
La paléontologie, lembryologie et la tératologie nous ont fourni des exemples de cas limites dêtres dont lhumanité ne peut objectivement être ni niée, ni affirmée, puisquils sont situés dans lentre-deux, dans lintermédiaire, sur la frontière entre des êtres indiscutablement non humains et des êtres indubitablement humains. Par là nous avons cru montrer que lêtre humain nexiste pas, au sens où nul ne peut produire une définition de lhumain qui englobe toutes les formes reconnues dhumanité, et rien quelles. Nous avons en outre montré ce qui est pour nous la principale cause de limprécision du concept dêtre humain : la continuité, absolument uniforme et régulière, du passage du non humain à lhumain, notamment du primate à lhomo sapiens sapiens et du monstre le plus difforme les anomalies sadditionnent parfois à lhomme normal. La reconnaissance de lhumanité de lembryon pose, on la vu, un problème dunité de la définition de lêtre humain. Et si la transition entre le non humain et lhumain est continue, toute tentative détablir une frontière hermétique, une ligne de démarcation étanche isolant lHomme du reste de la nature est vouée à un arbitraire injustifiable. Si lêtre humain nexiste pas, quest-ce qui existe donc ? La nature, entendue comme un tout unifié, et qui ne contient aucune différence de nature. Marc Anglaret 1 Il est toutefois probable que des outils existèrent en des matières non durables, comme le bois, datant peut-être dépoques antérieures. 2 Il faut toutefois ajouter que cette transformation doit être réfléchie, donc non instinctive ; certains animaux peuvent en effet transformer des objets naturels, et pas seulement les grands singes, dont les plus célèbres sont les bonobos : il existe par exemple en Nouvelle-Calédonie une espèce de corbeau qui taille des feuilles darbre pour extraire des insectes de petites cavités. La frontière entre linstinct et la réflexion est cependant difficile à établir chez un être comme lhomo habilis. 3 Lettre au Marquis de Newcastle du 23 novembre 1646. 4 Il faut alors admettre que le sens du terme humanité a une étendue qui nous échappe actuellement, et qui nous échappera peut-être indéfiniment. 5 Nous ne nous lancerons pas dans la polémique de la théologie médiévale sur la question de savoir si les femmes ont une âme, donc si elles sont aussi humaines que leurs compagnons 6 Nous avons toutefois noté ce que cette croyance contient de prétentieux et même de vaniteux. 7 A ceux que cette idée choquerait, nous précisons que nous pensons ici exclusivement à des êtres non viables, et ce justement du fait de leurs pathologies. 8 Jean Schowing, article Tératologie de lEncyclopædia Universalis. 9 Ibidem. Cest nous qui soulignons la dernière phrase. 10 Ibidem. 11 Quon pense au fameux « Je suis un être humain ! » de la créature du film Elephant man de David Lynch. 12 Jean Schowing, op. cit. Cest nous qui soulignons. |
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