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Le temps qui passe

Les philosophes sont-ils plus patients ?

 

Nous partirons de l’admirable tableau de Goya, qui se trouve au Prado, Saturne dévorant ses enfants. Qu’y voit-on ? Le vieux Cronos, fils d’Ouranos et père de Zeus, avalant de sa bouche d’ombre le corps ensanglanté d’un de ses fils, encore mal dégagé de la gangue, de la matière primitive… Et pourquoi ? Par crainte, bien sûr, par crainte qu’un de ses fils ne lui fasse ce qu’il a lui-même fait à son père : le déloger du trône où siège le dieu des dieux.
   Oui, belle allégorie, qui nous dit en vérité ce qu’il en est du temps ! Car Chronos se conduit bien comme Cronos ! Tout se qu’il fait, il le défait ; tout ce qu’il construit, il le détruit ; tout ce qu’il fait apparaître dans l’être, il finit par l’en faire disparaître…

  

Puissance du temps

 Cela s’appelle, en « patois » philosophique, l’efficacité du temps, terme qui indique que le passage du temps sur un être n’est jamais sans effets. Et certes, le temps altère (rend autre), aliène, corrompt, déforme, abîme, use, transforme tout ce sur quoi il passe : toute puissance du temps ! Toute puissance qui se marque certes plus vite sur ce visage-ci que sur ce visage-là, mais se marque cependant sur eux deux ; toute puissance qui se marque certes plus vite sur la rose que sur l’étoile, mais se marque cependant sur elles deux. Toute puissance dont témoigne également, et au combien, son irréductible irréversibilité[1]. Même un dieu ne peut pas faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu, disaient les Grecs.
   Oui, en vérité, toute puissance de Cronos, qui fait l’homme souffrir de sa triste impuissance ! D’où ce désir, sans doute l’un des plus anciens de l’homo sapiens, de trouver un être ou une chose qui échappent au temps, sur lesquels le temps achopperait, ne pouvant les altérer, corrompre ; de trouver dans l’Être un être à l’enviable per-manence, un être qui resterait (maneo) le même à travers (per) le temps.

L’infiniment petit

Cette recherche, l’homme l’a menée régulièrement dans l’infiniment petit. Et précisément, l’atome fut longtemps un candidat sérieux, au titre d’être permanent. Remarquant que c’est en décomposant un corps en ses diverses parties que le temps s’y prend généralement pour marquer son empire sur les choses, un Épicure va précisément faire de l’atome, un corps simple. Ultime composant de la matière, l’atome est en effet, et par définition même[2], un corps in-sécable, indivisible, l’équivalent physique du point mathématique, si l’on veut. Sa simplicité[3] signifierait l’échec du temps à l’altérer, le détruire, le corrompre. Exerçant souverainement sa puissance sur ces compositions d’éléments que sont en effet la rose, l’étoile, le visage ou le bibelot, le temps serait tristement réduit à l’impuissance face à leurs simples et éternels composants : les atomes.
   Mais ces atomes d’Épicure, qui ont la sublime simplicité des principes, existent-ils cependant ? Non, si l’on en croit la science moderne, qui nous décrit ses atomes comme composés d’électrons, de protons..., et au-delà de quarks, la division semblant pouvoir être infiniment poursuivie. L’helléniste s’indignera d’ailleurs à bon droit, lorsqu’il entendra tel physicien ou tel militaire lui parler de l’énergie nucléaire comme obtenue par la scission de l’atome : formule évidemment contradictoire en elle-même ! Non, il faut bien s’y résoudre : il n’est point dans l’infiniment petit de corps assez simple pour échapper au pouvoir de Cronos.

L’infiniment grand

Faut-il donc chercher dans l’infiniment grand ? C’est bien ce que conseillait un ami à un poète abandonnée par sa belle, dans une légende romantique allemande. Elle lui avait promis d’être toujours là, le soir, à l’attendre, toujours à la même heure, toujours assise sur la même pierre, à côté de la même source. Et pendant des semaines et des mois, en effet… Jusqu’à ce qu’un funeste soir… Et le poète abandonné de maudire l’infidélité des femmes, leurs versatilité, leur inconstance. Ce à quoi l’ami s’empresse de répondre que lui ne risque certes pas pareille mésaventure : il est tombé amoureux d’une étoile ! Et les étoiles sont plus fidèles que les femmes[4], la mienne ne me manquera jamais, et si le brouillard ou le ciel bas et lourd m’en bouchent la vision, je sais qu’elle ne laisse cependant pas de brûler pour moi.
   Et certes, mais là encore la science moderne est venue nous dire que cette constante étoile est un être de raison plutôt qu’une réalité. Les étoiles d’aujourd’hui ne sont plus celles dont les Grecs peuplaient le monde supra-lunaire[5], corps sphériques, au mouvement circulaire uniforme, mouvement qui comme chacun sait est celui qui se rapproche le plus de l’immobilité, comprise par les aristotéliciens comme perfection divine d’un être qui étant toujours déjà ce qu’il a à être, n’a point besoin de le devenir. Les étoiles s’éteignent, elles aussi ; leur mouvement est peut-être elliptique. Et puis nous savons maintenant l’univers infini, sans doute en expansion… Non, il faut bien s’y résoudre : il n’est pas non plus dans l’infiniment grand de corps pour échapper au pouvoir de Cronos.

 Il est inutile d’ajouter que les diamants eux-mêmes ne sont pas éternels[6]. Si donc l’espoir de trouver dans le monde matériel des êtres échappant aux pouvoirs du temps semble comme voué à l’échec, alors faudra-t-il orienter notre recherche vers le monde des êtres immatériels ?

 Les dieux

Les dieux sont-ils des êtres permanents ? Si la mythologie grecque ne les dit pas éternels[7], au moins les dit-elle immortels. Soit. Mais qu’en est-il de l’immortalité de Zeus, d’Eros, d’Aphrodite, et compagnie[8] ? Un dieu n’a peut-être pas plus de durée de vie que celle  de la civilisation qui l’adore et croit en lui. Notre croyance nous poussera à dire qu’entre notre Dieu, le Dieu des fils d’Abraham, le Dieu des monothéistes, et les dieux grecs, la différence est infinie : et certes on ne saurait mettre sur le même plan ces derniers, souvent simples personnifications des puissances naturelles, et Ce Premier, omniscient, omnipotent, créateur ex nihilo de la nature et de toutes choses, juge suprême enfin. Mais croire, est-ce savoir ? Nous étions à la recherche d’un être qui fût indubitablement éternel. Or l’existence de Dieu est certes douteuse. Et elle l’est même pour le plus croyant d’entre nous ! Comme le disait saint Augustin, « Avoir la foi, c’est espérer plus souvent qu’on ne doute. » Ce qui prouve bien qu’il n’est point de foi que ne hante un halo de doute. Le juste rapport à Dieu est donc un rapport d’espérance, de confiance, et non pas de savoir. Car qu’est-ce que l’espérance ? L’une des formes du désir, qui consiste à désirer sans savoir, et sans pouvoir. Et qu’est-ce que la confiance ? Un pari, qui suppose toujours quelque chose comme un manque, un déficit de savoir. Si je savais que Dieu existe, je n’aurais pas avec Lui un rapport de confiance ; de même que parce que je sais que 2 et 2 feront 4, je n’ai nullement à leur faire confiance.
   Si donc rien ne semble demeurer dans le temps, si donc rien ne semble échapper assurément au temps, alors il faut dire Cronos[9], le plus puissant de tous les dieux. Atome, étoile, visage, bibelot, galaxie, dieu : rien n’est permanent… sinon le temps lui-même, dont l’action sur les choses seule relève d’une rigoureuse et impitoyable permanence.
   Ainsi donc, l’homme en quête d’un être échappant au temps est bien condamné à revivre la tragique expérience du Faust de Marlowe, qui dans la dernière scène de The tragedy of Doctor Faustus, tente par tous les moyens que lui donne son savoir d’arrêter le temps (il ne lui reste plus qu’une heure à vivre avant la damnation), et n’y parvient tragiquement pas…

 

Ah, Faustus !
Now hast thou but one bare hour to live,
And then thou must be damn’d perpetually !
Stand still, you ever moving spheres of heaven,
That time may cease, and midnight never come ;
Fair Nature’s eye, rise, rise again, and make
Perpetual day ; or let this hour be but
A year, a month, a week, a natural day.
That Faustus may repent and save his soul ;

O lente, lente currite noctis equi !

The stars more still, time runs, the clock will strike,
The devil will come, and Faustus must be damn’d.[10]

 Indifférent, sourd à nos appels[11], le temps, ce grand faucheur, poursuit impitoyablement sa tâche, défait ce qu’il a fait, détruit ce qu’il a construit, passe sur l’atome comme sur l’étoile, sur le bibelot comme sur la galaxie, sur la rose comme sur l’homme. Marque de l’impuissance de l’homme plus encore que de celle de l’atome, de l’étoile, du bibelot et de la rose, en ceci que seul se sent impuissant celui qui désire la puissance[12], le temps rend inlassablement présent l’avenir, et passé le présent. Il n’est rien qui échappe à son empire, et Chronos[13] est bien le plus puissant de tous les dieux.

 

 Renversement

La mythologie grecque nous racontait pourtant que le règne de Cronos devait un jour trouver ses limites, en la personne de Zeus : accablée de voir son divin mari dévorer tous leurs enfants, Rhéa fit naître Zeus en une caverne profonde, et enveloppa de langes une grosse pierre, que Cronos engloutit aussitôt sans méfiance. Et ce qu’il craignait qu’il arrivât arriva en effet : son fils Zeus prit sa place sur le trône du dieu des dieux, comme lui-même avait pris la place d’Ouranos. Aidé de Métis, Zeus fit boire à son père un breuvage qui lui fit vomir la pierre, et « rendre à la lumière les dieux issus de son sang qu’il avait engloutis. »  
   Faudrait-il en conclure que le temps n’est pas tout puissant ?
   C’est bien possible en effet.
   Nous parlions plus haut d’un enchaînement nécessaire, qui rend présent l’avenir, puis passé le présent : la preuve de l’existence du temps, ce serait l’usure qu’il impose aux choses. Le temps existe, parce que le bracelet de ma montre ne présente pas aujourd’hui le même visage qu’il y a 5 ans, et ne présentera pas dans 5 ans le même visage qu’aujourd’hui. Mais ce constat de l’altération des choses suppose l’existence d’un observateur qui sache qu’il s’agit là du même bracelet !, qui sache que les outrages du temps sont un changement de l’objet, et non point un changement d’objet ! Sans l’existence de quelque chose comme une mémoire du passé, comment diable cette comparaison de l’état passé et de l’état présent de la chose serait-elle donc possible ? Or si c’est précisément cette comparaison qui donne le sentiment du temps, alors ne faut-il pas qu’il y ait de la mémoire pour qu’il y ait du temps ?
   Allons plus loin encore : y aurait-il du temps, si l’homme n’existait pas ?
   Saint Augustin disait que seul le présent existe réellement : le passé n’existe pas, puisqu’il n’existe plus ; l’avenir n’existe pas, puisqu’il n’existe pas encore. Pourtant dans ce présent, il y a :
1.      présence du présent, grâce à la conscience et à la sensibilité 
2.      présence du passé grâce à la mémoire 
3.      et présence de l’avenir grâce à cette faculté anticipative qui nous le fait attendre, désirer ou craindre.
   Mais de ces géniales remarques qu’Augustin nous propose dans ses Confessions, comment ne pas conclure qu’en l’absence de toute mémoire, il n’y aurait pas de passé ?, et qu’il n’y aurait point d’avenir non plus, si n’existait la faculté anticipative, ou projective ?  Et si sont retranchés et le passé, et l’avenir, si donc ne demeure que le présent du présent, alors il faut conclure qu’il n’y a plus de temps ![14]
   Que donc quelque catastrophe fasse, d’un instant à l’autre, disparaître l’homme, et au-delà tout être doué d’une mémoire et d’une faculté anticipative conscientes : alors disparaîtraient incontinent et le passé, et l’avenir. Si n’existaient dès lors plus que des minéraux, des végétaux et de ces animaux moyens que Nietzsche disaient être « attachés au poteau du présent »[15], alors il n’y aurait plus que le présent…, et donc plus de temps !
   Imaginons que d’aventure Cronos engloutisse en un instant dans sa bouche d’ombre tous les hommes : se croyant tout triomphant, il lui faudrait cependant vite réaliser que son triomphe suprême serait aussi sa suprême défaite ! Supprimant l’homme, il se supprimerait lui-même, car l’homme, sa mémoire et son attente, est en vérité la condition de possibilité de reconnaissance du temps. Or les philosophes politiques nous ont appris qu’une souveraineté non reconnue n’est pas une souveraineté, et qu’un souverain a besoin de quelque chose sur quoi exercer sa puissance pour se sentir souverain. Ainsi Cronos a besoin de l’homme pour se sentir exister ; et ce n’est donc pas Zeus qui devait vaincre le temps, mais l’homme !
   Et les choses de se renverser : d’abord tout impuissant, l’homme est devenu tout puissant ; d’abord tout puissant, le temps est devenu tout impuissant. Il doit son existence à l’homme. 

Objection

Sans doute nous objectera-t-on que le temps continuerait pourtant bien à passer, même si n’existaient pas les hommes ; et que si la disparition des hommes ferait certes bien disparaître la conscience du temps, elle ne ferait cependant pas disparaître le temps lui-même ! Aurions-nous confondu l’existence et la conscience d’une chose ?
   On répondra que les choses ordinaires comme les bibelots et les étoiles existent certes indépendamment de la conscience qu’en ont les hommes ; mais le temps n’est certes pas une chose comme les autres : parce qu’il est unité du passé, du présent et de l’avenir, alors il a besoin de l’homme (de sa mémoire et de son attente) pour exister vraiment.
   Et au-delà de ces considérations de nature « métaphysique », si ce mot nous est permis, on en ajoutera avec Bergson d’autres, et de nature psychologique, tant il est vrai que ce temps tout puissant, parfaitement régulier, uniforme, irréversible, homogène que nous décrivions plus haut, n’est pas le temps tel que les hommes le vivent, et dont ils ont expérience. La distinction bergsonienne du temps mathématique (ou temps des horloges) et du temps psychologique (ou durée) est inoubliable, et explique assez bien pourquoi certaines de nos heures passent vite, et d’autres pas ; pourquoi le temps passe plus vite pour l’orateur qu’on écoute que pour son auditoire.
   Car si le temps des horloges est homogène, régulier, absolu et uniforme, la durée est en revanche hétérogène, irrégulière, relative[16] et polymorphe.  

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne

disait Apollinaire, et ce n’est pas pour rien que l’imaginaire populaire a élu ces vers comme les siens : le passage de l’eau sous le pont est une bonne métaphore du temps. Il faut cependant très vite ajouter que si le temps coule comme la Seine, c’est justement en ceci qu’il ne passe pas comme un fluide régulier : Michel Serres l’a dit dans une belle méditation sur le temps[17], où remarquant que « toute l’eau qui passe au pont Mirabeau n’aboutira point forcément à la Manche, parce que maints petits filets retournent vers Charenton ou vers l’amont », il déduit que le temps ne coule pas mais percole. Le percolateur, comme tout filtre, impose au liquide son hétérogénéité, l’hétérogénéité de ses pores, ce qui signifie que le liquide passe et ne passe pas, coule ici et ne coule pas là : et il en va de même pour le temps.
   Le temps passe vite, et la trotteuse semble galoper pour qui se sait en retard ; le temps ne passe plus, et la trotteuse semble aller au pas pour qui attend le train qui ne vient pas… Et de même qui écoute le mouvement lent du Quintette à deux violoncelles de Schubert a l’impression que le temps ne passe plus ; et qui écoute telle ouverture de Rossini, qu’il galope. Choisissant le tempo (largo, adagio, andante, allegretto, allegro, presto…) qui lui semble convenir à l’exécution du morceau qu’il va jouer, le musicien ne substitue-t-il pas à Cronos le métronome de son choix ? Imposant à l’horloge universelle le tempo de son état d’âme, tout musicien, tout mélomane affirme bien son pouvoir sur le temps. 

Ainsi, ayant le pouvoir de ralentir ou d’accélérer le temps, et même au-delà celui de faire ou de ne pas faire exister le temps, l’homme possède des pouvoirs qui entament largement la souveraineté de Cronos ; et ce, parce qu’il n’est pas seulement conscience dans le temps, mais aussi conscience du temps.

Il est cependant des pouvoirs, dont la possession crée bien des tourments… Car s’il est vrai que sa conscience du passé[18] permet à l’homme de sauver le passé du néant, et de jouir des charmes de la nostalgie et de l’évocation ; s’il est vrai que sa conscience de l’avenir[19] permet à l’homme de jouir des charmes du désir, cette érotique de l’attente, et du bonheur à venir, il n’en reste pas moins que sa mémoire et son anticipation lui font bien des misères, et d’abord parce qu’elles l’empêchent bien souvent de vivre au présent, alors que le Carpe diem fut dit par tous les sages de tous les mondes et de tous les âges, le moyen souverain du bonheur…
   L’homme, conscience du temps ? Certes, mais c’est une conscience malheureuse…
   Et un second renversement de se produire, qu’il nous faut à présent décrire.

  

Nouveau renversement : la conscience malheureuse

 Nous décrivions d’abord un homme souffrant de la toute puissance du temps, et de sa propre impuissance ; puis jouissant de son pouvoir d’accélérer ou de ralentir le temps, voire de le créer ou de le supprimer tout bonnement ; il nous faut à présent dire combien nombreux sont les malheurs que nous inflige notre être temporel.
   Car comme l’a si bien dit Pascal :

 Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt ; si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera presque toutes occupées au passé et à  l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent […]. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

 Et ce que nous murmure ici Pascal, c’est que le temps nous blesse, et de bien des manières : le passé heureux nous blesse parce qu’il est passé, le passé malheureux nous blesse parce qu’il ne passe pas[20] ; le présent heureux nous blesse de passer déjà, le présent malheureux nous blesse de durer autant[21] ; et l’avenir heureux nous blesse d’être encore à venir, l’avenir malheureux nous blesse de venir déjà…
   Fait de regrets, de remords, d’impatience et d’attente, notre rapport au temps serait donc triplement douloureux, et l’on sait que pour cautériser ces diverses blessures, la tradition propose depuis la nuit des temps un baume censé les apaiser souverainement, baume qui consiste à vivre au présent. Irréversible, indifférent, universel, corrupteur, altérant, sourd, marque même de notre impuissance : tel apparaît le temps à l’homme commun, -mais certes pas au sage ! Qui vit au présent en tirerait une puissance contre laquelle le temps ne peut rien.

Tel est le constat de tous les philosophes et de tous le sages, de Pascal comme de Lucrèce, de Montaigne comme d’Epictète : que des philosophes aussi différents, aussi opposés s’accordent sur ce point n’est-il pas fort éloquent ?
   Mais vivre au présent, la chose est-elle possible à l’homme ?
   Demandons encore : y eut-il jamais sous le soleil homme sage de cette sagesse-là ?

Pascal d’ailleurs le suggère dans le texte que nous citions plus haut : si les hommes vivaient au présent, il ne souffriraient pas du temps. Mais en sont-ils vraiment capables ? Pascal finira par rejeter d’un revers de main agacé ces sagesses qui font croire à l’homme qu’il peut être heureux par ses seules forces, et qui n’aurait pas besoin de la Grâce. Non, en vérité, la vie au présent est ce que l’homme ne connaîtra que rarement dans sa vie. Et même si la chose était possible, serait-elle seulement souhaitable ? Celui qui vit au présent ne manque-t-il pas les charmes de la nostalgie ceux de l’attente, les douceurs du regret comme celles du désir ?
   Contre la tradition, nous ferons donc l’éloge de la nostalgie comme de l’attente, du regret comme du désir (cette attente de ce qui n’attend pas), et plus précisément de cette belle vertu qu’est la vertu de patience.

  

D’une patience l’autre

 Mais remarquons d’abord que c’est seulement là où il y a attente qu’il peut être question de patience. La patience est donc d’abord une certaine manière d’attendre, une certaine manière de vivre l’avenir dans le présent.
   Or toute attente contient une dimension de passivité, d’ignorance et d’impuissance.

   D’impuissance
 : si j’attends, c’est précisément parce que je n’ai pas la puissance, pas le pouvoir de faire que ce que j’attends soit présent. D’ignorance : ce qu’il y a de douloureux dans l’attente, c’est précisément que j’ignore combien de temps il me faudra attendre. Que la pythie des chemins de fer me prédise que mon train arrivera dans 20 minutes, et mon attente de se faire plus douce. De passivité enfin : aussi industrieux, actif et entreprenant que je puisse être, je suis condamné à la passivité, du fait même que j’attends. Et voilà pourquoi il n’y eut peut-être jamais plus bel hommage à la liberté humaine que ce mot de Jules Lequier, qui disait : « Quand l’homme délibère, Dieu attend. » Oui, la puissance délibérative de l’homme contraindrait Dieu Lui-même à l’attente, c’est-à-dire à une forme d’impuissance, d’ignorance et de passivité ; elle mettrait en échec la toute puissance divine…[22]
   Ce qui caractérise l’attente, c’est ordinairement cette tension vers l’avenir attendu, qui s’accompagne d’une indifférence, d’un mépris agacé pour le présent. Comme le dit Nicolas Grimaldi, « l’attente est manière de s’expatrier du présent en le disqualifiant : parce que le propre de l’attente est d’être uniquement attentive à ce qu’elle cherche et jamais à ce qu’elle trouve, parce que le présent est par définition vide de ce qu’on attend, l’attente le considère généralement comme aussi peu que rien. »[23] L’avenir qui fomente en moi m’obsède avec une telle prégnance, qu’il me conduit à une sorte de dissidence vis-à-vis du présent. Ainsi l’impatient se montre-t-il terriblement injuste à l’endroit du présent ! Parce qu’il sait que ce qu’il cherche ne s’y trouve pas, le présent le plus riche lui apparaît comme la pauvreté même, et le temps qui le sépare de l’arrivée de ce qu’il attend n’a pour lui que la morne et agaçante consistance d’un délai.[24]
   L’attente est donc bien « dissidence vis-à-vis du présent », elle « s’en rétracte, y fait secrètement sécession ». Mais la patience n’est-elle pas manière d’attendre qui fait exception à cette règle générale ?
   Oui, la patience est une certaine manière d’attendre, qui certes suppose une certaine souffrance, à laquelle elle est précisément réponse. Le mot patience a même origine étymologique que les mots pâtir, passion et passivité : tous proviennent du patior latin, qui signifie souffrir, subir. La patience suppose donc bien un pâtir, l’existence d’une maîtrise en dehors de moi, d’un maître en dehors de moi. Mais alors qu’ordinairement cette non-maîtrise fait l’homme qui attend pester contre l’univers, l’homme patient est celui qui, comprenant qu’il ne peut exercer sa maîtrise sur le temps, va l’exercer sur lui-même.
   Cet exercice sur soi-même, qui part du constat qu’il est plus facile de changer de désir que de changer l’ordre du monde, rappelle étrangement la sagesse stoïcienne ! Mais ce n’est pas de cette patience-là que nous voudrions faire l’éloge. Comprenons cependant d’abord ce qu’elle fut.

 D’une patience stoïcienne

La sagesse du Portique était une sagesse de la force d’âme. Elle enseignait à l’homme que pour parvenir à un bonheur permanent, stable, substantiel, il importait essentiellement de ne pas le faire dépendre de ce qui ne dépend pas de nous, dans une sublime indifférence aux aléas du temps, aux aléas de la fortune.[25] Pour parvenir à l’impassibilité[26] et à l’imperturbabilité[27], le sage devait pratiquer des exercices quotidiens de détachement (catharsis) et d’analyse (analusis), lesquels lui permettaient, d’une part de juger étranger à lui tout ce qu’il n’était pas (corps, réputation, biens, amis, enfants...), d’autre part d’accueillir tout ce qui pouvait arriver comme relevant de la providence. La mauvaise nouvelle serait une épreuve destinée à tester la constance du sage ; la bonne un luxe.
   Parce qu’il n’attend rien du monde (parce qu’il n’attend pas du monde qu’il réalise ses désirs pour être heureux), le sage attend sans souffrir. L’instrument de sa patience est sa raison, et cette raison est ce dont il doit user pour comprendre tout ce qui lui arrive, pour accueillir tout ce qui lui arrive comme relevant du destin, et par exemple pour accueillir l'épreuve de l’attente comme une occasion de fortifier sa constance, ou maîtrise qu’il a de lui-même. Sagesse du consentement au monde, donc, sagesse de l'acceptation, laquelle est moins que la joie, mais plus que la résignation. Tout cela cependant est suspendu à la certitude que le monde est ordonné, gouverné par une raison universelle à laquelle il faut s'accorder en usant de sa propre raison. Eh certes, il est plus facile de changer ses désirs que de changer l'ordre du monde ! A toute douleur, à toute violence que nous serons amenés à subir, c'est ce même mouvement de compréhension qui nous en libèrera. Et Epictète d'en donner un exemple saisissant : car outre qu'il fut esclave, notre homme était également boiteux.

Et ma jambe ? il faut qu'elle reste estropiée ? -Espèce d'esclave ! rien que pour une pauvre jambe tu mets l'univers en accusation ? Tu n'en feras pas au Tout un don volontaire ? Tu n'en feras pas abandon ? Tu ne cèderas pas là-dessus à qui te l'a donnée ? Ne sais-tu pas quelle partie infime tu es par rapport au grand Tout ? 

Nous ne saurions mépriser pareille sagesse, qui en effet mérite admiration, si elle permit à notre sage de se consoler... Et certes les soignants seraient sans doute fort heureux, qui ne recevraient dans leurs services que des familles et des patients stoïciens... Ce qui fait le malade appuyer avec impatience sur la sonnette d ‘appel, n’est-ce pas son manque de stoïcisme ? Mais nous demandons : pareille sagesse du détachement est-elle possible à celui qui souffre, et, à supposer qu'elle le soit, souhaitable même ? On se souvient du mot cruel de Nietzsche : « Leur renoncement au désir[28] n'est qu'un désir de renoncement »... Admettons cependant que cette indifférence à la Fortune, à son caractère capricieux, versatile, soit possible. Est-il cependant moral de l'exiger d'autrui ?

 Le temps ne peut rien contre le bonheur du sage.

Telle est la conviction des stoïciens, qui font du bonheur une simple conséquence de la pratique de la vertu, dans une sublime indifférence aux aléas du temps ; au rebours, l'âme populaire semble, passivement, attendre du temps cette improbable bienveillance qui se nomme bonheur. Dans l'Ethique à Nicomaque, Aristote devait cependant dépasser cette opposition entre le sage et celui qui ne l’est pas. Il y définit le bonheur comme «l'activité de l'âme conforme à une vertu accomplie», ce qui semble annoncer les considérations stoïciennes : le bonheur est à notre portée, il est une activité, non une passivité ; il est l'heure à laquelle je fais le bien, avant d'être l'heure à laquelle le bien m'échoit. La fortune ne fait pas tout : s'en remettre entièrement à la fortune, c'est se condamner à un bonheur fragile, c'est risquer à tout moment de perdre son bonheur ; ne parle-t-on pas à raison des caprices de la fortune ? des vicissitudes du hasard ?
   Mais s’il nous invite à ne pas nous en remettre totalement au temps, Aristote sait bien que le négliger tout à fait est impossible à l’homme : l'homme d'Aristote n'est pas un Dieu. A ce dernier seul échoient autarcie, ataraxie, apathie. L'homme est aussi une créature du désir, déterminé par le temps et pas seulement par lui-même. Le temps ne peut rien contre mon bonheur, affirmera le sage stoïcien ; pas Aristote
[29], qui se montre très nuancé en ces matières, et qui sait que le sage n'est pas un Dieu, qu'il y a dans le temps quelque chose d'irréductible à ma volonté (il est l'hétéronomie même), que ce temps agit sur moi, quoi que j'en aie, qu'enfin mon âme ne saurait dissoudre ou posséder totalement le monde. Le sage ne s'assimile à Dieu qu'autant qu'il est possible, il est le plus autarcique des hommes : il ne l'est pas tout à fait. Le sage est l'homme qui se suffit le mieux à lui-même, le plus autarcique. Qu'est-ce à dire ? Capacité de faire de nécessité vertu, de supporter avec résignation les coups du sort, ou même d'en tirer «le meilleur parti possible», comme «un bon général utilise aux mieux pour gagner la guerre l'armée dont il dispose», comme «le cordonnier fait du cuir à lui livré le plus beau soulier possible».[30]
   Au bilan, la lecture d'Aristote est pour chacun d'entre nous invitation à se ressaisir de soi-même, à exercer autant qu'il est possible sa propre autonomie, comme moyen d'accès au bonheur ; mais cette volonté de réduire la part d'hétéronomie qui agit sur nous n'est pas oubli du fait qu'elle est irréductible... Éloigné de toutes ces sagesses orgueilleuses, qui faisaient de l'homme un être capable de s'affranchir de son désir et de son espérance
[31], de s’abstraire souverainement de toute attente, Aristote est le philosophe d’une autre forme de patience. 

De quoi d'autre ai-je puissance, vieux boiteux que je suis, sinon de chanter Dieu ? Rossignol, j'accomplirais la tâche du rossignol, cygne, celle du cygne. Mais puisque je suis intelligence, mon devoir, c'est de chanter Dieu. Voilà ma tâche : devenir le rossignol de Dieu. Et vous, joignez-vous à mon chant, je vous en prie. 

Vous chantiez ? J'en suis fort aise. Et bien, dansez, maintenant, cher Épictète, et sachez que l'homme a également la puissance de se laisser troubler par le temps, et que ce trouble est peut-être meilleure manière de chanter Dieu que votre quête de l'absence de trouble, de l'heureuse ataraxie. C’est donc d’une autre espèce de patience que nous voudrions faire l’éloge : elle ne consiste pas, comme la stoïcienne, à nier qu’il y ait jamais eu de pâtir dans l’attente, à vivre au présent dans une héroïque indifférence à ce qui viendra, mais assomption des souffrances de l’attente, manière de les convertir en autre chose. 

Une autre patience…

nous paraît possible. Elle n’est pas maîtrise, mais accueil du temps. Elle ne consiste pas à répondre à la puissance du temps par la puissance de la volonté, mais par une volonté de non-puissance. Elle n’est ni cet orgueilleux déni de l’attente dont les stoïciens firent l’éloge, ni impuissance, mais manière paradoxale d’attendre, manière de prendre plaisir à l’attente. N’est-ce pas en apprenant la patience que le jeune homme devient un bon amant ? Être patient, c’est savoir attendre, c’est ne pas imposer son chronos, c’est laisser advenir le temps de l’autre, c’est se laisser envahir par le temps de l’autre, c’est donner du temps au temps de l’autre. Et voilà pourquoi elle fut si souvent dite vertu féminine ! Pénélope à sa manière, la femme enceinte à la sienne savent que patience et longueur du temps font plus que force et que rage… Elle n’est cependant pas passivité, mais passion de la durée consentie, accueil aimant du présent, vertu qui donne au temps sa chance : on admet que le temps se vit au pluriel, on se laisser altérer par le temps. Et si l’attente impatiente nous met à distance de nous-même et fait de tout délai une souffrance, la patience attentive nous réconcilie avec nous-même et fait du délai une source de plaisir, et d’approfondissement.
   Et de même que la nostalgie ne va pas sans plaisir, de même l’attente patiente ne va pas sans plaisir : d’un côté, manière de goûter encore à l’accompli, et de l’autre, manière de goûter déjà à l’inaccompli.
   Les philosophes sont-ils plus patients ? Ce n’est certes pas sûr. Mais gageons que la patience est peut-être une vertu pour notre temps… La plupart des hommes occidentaux n’ont tout simplement pas le temps, comme si, à force de vouloir le maîtriser et se l’approprier, ils l’avaient perdu : la patience est une manière de retrouver le temps. Ce n’est pourtant pas à Proust que nous emprunterons notre conclusion, mais à Rousseau. Dans une admirable page de La nouvelle Héloïse, notre auteur y montre comment la réalisation immédiate de tous nos désirs, la rencontre d’un état de béatitude qui ne laisserait plus rien à attendre, nous rendraient paradoxalement malheureux. Il y est en effet question de Julie, laquelle, constatant qu’elle devrait être comblée (elle a autour d’elle tout ce qu’elle aime, et d’abord son amant), s’étonne de ne pas l’être. Et Julie de s’écrier : 

Tant qu’on désire, on peut se passer d’être heureux : on s’attend à le devenir. Si le bonheur ne vient point l’espérance se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède : on jouit moins de ce que l’on possède mais de ce que l’on espère, et l’on n'est heureux qu’avant d’être heureux.[32]

 La patience est la plus belle manière d’espérer…

  Eric Fiat
(Adresser un commentaire : gilrich@wanadoo.fr)

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[1] Ce caractère du temps ne valant bien sûr que dans le cadre d’une conception linéaire du temps. On dira qu’il s’agit là d’une conception occidentale, trop occidentale du temps… Et certes ! Mais il se trouve que c’est la nôtre, à laquelle nous adhérons du plus profond de notre être.

[2] Le terme est comme on sait formé du préfixe privatif a-, et du verbe temnein, qui signifie couper.

[3] Comprendre : le fait qu’il ne comporte pas plusieurs parties.

[4] Nous demandons pardon à l’avance à une éventuelle lectrice féministe : nous ne faisons pas nôtres ces propos. Et il n’est pas sûr non plus que l’auteur de la légende les ait faits siens. L’histoire pourrait fort bien être écrite à l’envers, où l’on verrait une femme se plaindre de l’infidélité d’un homme, et son amie lui conseiller l’amour des astres…

[5] Là où tout n’est qu’ordre et beauté, calme, et volupté, tandis que dans notre triste monde sublunaire, tout n’est que bruit, chaos et fureur.

[6]  Nous venons pourtant de l’ajouter, ce qui laisse à penser que nous ne jugeons pas ce rappel si inutile…

[7] L’histoire d’Ouranos, de Cronos et de Zeus, que nous évoquions plus haut, nous l’indique assez : il y a une généalogie des dieux.

[8] Comme le dit une chanson de Brassens.

[9] Ou Chronos, comme on voudra.

[10] Ah ! Faust !/Tu n’as plus maintenant qu’une pauvre heure à vivre/Puis il te faut périr, à tout jamais damné !/Arrêtez-vous, sphères du Ciel, toujours mouvantes !/Que le temps cesse et que minuit jamais n’arrive !/Bel œil de la nature, ah !, lève-toi, surgis/Sur un jour éternel ; ou que cette heure soit/Un an, un mois, uns semaine, un jour complet,/Pour que Faust se repente et qu’il sauve son âme !/O courez lentement, lentement, chevaux de la nuit./En dépit de mes pleurs, les étoiles cheminent,/Le temps maintient son cours, l’horloge va sonner, et Faust sera damné… (Marlowe, La tragique histoire du Docteur Faust, Paris, Les Belles Lettres, 1947, p. 115.)

[11] A ceux d’un Lamartine (Ô temps, suspends ton vol !) comme -toutes choses égales par ailleurs…- d’un Johnny Hallyday (Retiens la nuit, pour nous deux jusqu’à la fin du monde).

[12] De même que ni un enfant, ni une femme ne se plaignent de leur impuissance sexuelle en ceci qu’ils ne désirent pas la puissance (la frigidité n’est pas l’impuissance !), de même la rose, le bibelot, l’étoile et l’atome ne se plaignent certes pas de leur impuissance face au temps, puisqu’il ne désirent pas consciemment être plus puissant que lui !

[13] Ou Cronos, comme on voudra.

[14] Et ce serait donc une forme d’éternité. Saint Augustin disait du reste : « Dans l’éternité il n’y a point de succession, tout est présent à la fois ; toujours stable, l’éternité n’a en soi ni passé ni avenir ». Ce que nous murmure ici notre auteur, c’est que c’est à partir de la succession que nous percevons le temps, et qu’il n’y a de succession que pour un être qui a mémoire et faculté anticipative conscientes.

[15] Et certes tous les animaux ne sont pas réduits au présent du présent. Le singe qui s’empare d’un rameau tombé sur le sol, l’effeuille, le fait pénétrer une termitière, attend quelques secondes, puis l’en sort et dévore le termites a bien anticipé l’avenir ! Attachés au poteau du présent, certains animaux le sont avec un corde un peu lâche, et sont capables de fureter dans le passé, comme dans l’avenir. Il n’en demeure pas moins que leurs pouvoirs nous semblent limités. En comparaison de l’homme, le plus évolué des animaux n’anticipe et ne se souvient que fort peu ! Nous autres avons brisé la corde qui nous attacha jadis au présent, pour le meilleur comme pour le pire, et l’écriture nous permet de hanter des temps fort reculés, comme encore fort lointains…  

[16] Relative à chacun d’entre nous comme à nos états d’âmes. On aura remarqué d’ailleurs que la dernière heure de Faust passe beaucoup plus vite qu’une heure ordinaire, ses efforts désordonnés pour échapper au fatal moment ne faisant que le hâter un peu plus…

[17] Cf. Michel Serres, Eclaircissements, Paris, François Bourin, 1992, p. 90.

[18] Sa mémoire.

[19] Sa faculté anticipative ou projectrice.

[20] C’est ce que sait si bien, pour son malheur, l’homme qui éprouve du remords.

[21] Et c’est ce que sait si bien, pour son malheur, l’homme qui rougit et est regardé par toute l’assemblée.

[22] Cela doit-il scandaliser ? Non, si l’on suit un Jonas ou un Lévinas, qui affirmaient contrairement à une tradition séculaire que Dieu n’est pas tout-puissant…

[23] Nicolas Grimaldi, Traité des solitudes, Paris, PUF, coll. « Perspectives critiques », 2003, p. 76.

[24] Nicolas Grimaldi le rappelle avec éloquence, remarquant qu’une maison peut être remplie de livres rares, de tableaux merveilleux, de bouteilles à l’étiquette prometteuse, de meubles de prix, eh bien lorsque ayant tout fouillé les policiers n’ont pas trouvé le document où la pièce espérée, ils déclarent sans sourciller au commissaire qui les attend : « il n’y a rien ».

[25] On se rappellera d'ailleurs que les deux plus grands stoïciens du monde romain furent Marc Aurèle et Épictète, un Empereur d'une part, un esclave de l'autre : indifférence de la condition !

[26] Apathie, absence de passion, selon le grec. On remarquera cependant que si le sage stoïcien est impassible, il ne l’est pas à la manière de la pierre : celle-ci est im-pass-ible, en ceci qu’elle est incapable de souffrir ; le sage, lui, est capable de ne pas souffrir, de dépasser sa souffrance par l’exercice de sa raison. Les stoïciens ne sont pas des cœurs de pierre !

[27] Ataraxie, vie sans trouble selon le grec. Et là encore si le sage est im-perturb-able, il ne l’est pas comme l’est la pierre : celle-ci est incapable d’être troublée ; celui-là est capable de ne pas l’être.

[28]  En l'espèce : au désir que ce qui est attendu soit enfin présent.

[29] Cf. Ethique à Nicomaque, I, 2, 1101 a 9-11, où Aristote dit du sage qu' il n'est pas facile de le déloger de son bonheur : pas facile, mais pas impossible...

[30]  Idem.

[31]  Parce que, comme le dira Pascal, il est inévitable que l'homme « se disposant toujours à être heureux » ne le soit en fait jamais, parce que celui qui « espère de vivre » ne vit en fait jamais, alors nous serions séparés de notre bonheur par l'espérance même qui le poursuit. Il faudrait alors, pour être heureux, dés-espérer. Cf. A. Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, Paris, P.U.F., coll. « perspectives critiques », 1988. Mais peut-on imaginer un homme sans espérance, et sans désir ? On nous répondra qu'il faut distinguer, entre espérance et désir, que la sagesse stoïcienne n'est pas fondée sur le renoncement au désir, qu'elle échappe par-là à la critique de Nietzsche, qui disait le renoncement au désir n'est rien d'autre que désir de renoncement. L'espérance, ce serait un désir accompagné d'impuissance, d'ignorance et de passivité, un désir d'un genre particulier. Mais nous demandons : cette distinction tient-elle ? Y eut-il jamais de désir qui ne fût accompagné d'une frange d'impuissance, d'ignorance, de passivité ? Et désirer ce qui est, ce qui survient ; s'accorder à l'ordre du monde ; signer une sorte de pacte phénoménologique avec le monde, est-ce encore désirer ? Nous ne pensons pas le stoïcisme une sagesse humaine, alors que nous voulons dire l'aristotélisme : la plus humaine des sagesses. Ajoutons que si Pascal fait le même constat que les stoïciens, et en un sens que Spinoza, sa conclusion est tout autre : l'homme ne peut vivre au présent, ne peut renoncer au désir et à l'espérance. Qu'il se convertisse à l'espérance, vertu théologale ! Misère de l'homme sans Dieu.

[32] Rousseau, La nouvelle Héloïse, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1964, p. 693-694.

 

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