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Retour au menu Textes & Articles Le temps qui passe Les philosophes sont-ils plus patients ?
Nous partirons de l’admirable tableau de Goya,
qui se trouve au Prado, Saturne dévorant ses enfants. Qu’y voit-on ? Le
vieux Cronos, fils d’Ouranos et père de Zeus, avalant de sa bouche d’ombre le
corps ensanglanté d’un de ses fils, encore mal dégagé de la gangue, de la
matière primitive… Et pourquoi ? Par crainte, bien sûr, par crainte qu’un de ses
fils ne lui fasse ce qu’il a lui-même fait à son père : le déloger du trône où
siège le dieu des dieux.
Puissance du temps Cela
s’appelle, en « patois » philosophique, l’efficacité du temps, terme qui
indique que le passage du temps sur un être n’est jamais sans effets. Et certes,
le temps altère (rend autre), aliène, corrompt, déforme, abîme, use, transforme
tout ce sur quoi il passe : toute puissance du temps ! Toute puissance qui se
marque certes plus vite sur ce visage-ci que sur ce visage-là, mais se marque
cependant sur eux deux ; toute puissance qui se marque certes plus vite sur la
rose que sur l’étoile, mais se marque cependant sur elles deux. Toute puissance
dont témoigne également, et au combien, son irréductible irréversibilité[1].
Même un dieu ne peut pas faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu,
disaient les Grecs. L’infiniment petit
Cette recherche, l’homme l’a menée régulièrement
dans l’infiniment petit. Et précisément, l’atome fut longtemps un candidat
sérieux, au titre d’être permanent. Remarquant que c’est en décomposant un corps
en ses diverses parties que le temps s’y prend généralement pour marquer son
empire sur les choses, un Épicure va précisément faire de l’atome, un corps
simple. Ultime composant de la matière, l’atome est en effet, et par
définition même[2],
un corps in-sécable, indivisible, l’équivalent physique du point mathématique,
si l’on veut. Sa simplicité[3]
signifierait l’échec du temps à l’altérer, le détruire, le corrompre. Exerçant
souverainement sa puissance sur ces compositions d’éléments que sont en
effet la rose, l’étoile, le visage ou le bibelot, le temps serait tristement
réduit à l’impuissance face à leurs simples et éternels composants : les
atomes. L’infiniment grand
Faut-il donc chercher dans l’infiniment grand ?
C’est bien ce que conseillait un ami à un poète abandonnée par sa belle, dans
une légende romantique allemande. Elle lui avait promis d’être toujours là, le
soir, à l’attendre, toujours à la même heure, toujours assise sur la même
pierre, à côté de la même source. Et pendant des semaines et des mois, en effet…
Jusqu’à ce qu’un funeste soir… Et le poète abandonné de maudire l’infidélité des
femmes, leurs versatilité, leur inconstance. Ce à quoi l’ami s’empresse de
répondre que lui ne risque certes pas pareille mésaventure : il est tombé
amoureux d’une étoile ! Et les étoiles sont plus fidèles que les femmes[4],
la mienne ne me manquera jamais, et si le brouillard ou le ciel bas et lourd
m’en bouchent la vision, je sais qu’elle ne laisse cependant pas de brûler pour
moi. Il est inutile d’ajouter que les diamants eux-mêmes ne sont pas éternels[6]. Si donc l’espoir de trouver dans le monde matériel des êtres échappant aux pouvoirs du temps semble comme voué à l’échec, alors faudra-t-il orienter notre recherche vers le monde des êtres immatériels ? Les dieux
Les dieux sont-ils des êtres permanents ? Si la
mythologie grecque ne les dit pas éternels[7],
au moins les dit-elle immortels. Soit. Mais qu’en est-il de l’immortalité
de Zeus, d’Eros, d’Aphrodite, et compagnie[8] ?
Un dieu n’a peut-être pas plus de durée de vie que celle de la civilisation qui
l’adore et croit en lui. Notre croyance nous poussera à dire qu’entre notre
Dieu, le Dieu des fils d’Abraham, le Dieu des monothéistes, et les dieux grecs,
la différence est infinie : et certes on ne saurait mettre sur le même plan ces
derniers, souvent simples personnifications des puissances naturelles, et Ce
Premier, omniscient, omnipotent, créateur ex nihilo de la nature et de
toutes choses, juge suprême enfin. Mais croire, est-ce savoir ? Nous étions à la
recherche d’un être qui fût indubitablement éternel. Or l’existence de Dieu est
certes douteuse. Et elle l’est même pour le plus croyant d’entre nous ! Comme le
disait saint Augustin, « Avoir la foi, c’est espérer plus souvent qu’on ne
doute. » Ce qui prouve bien qu’il n’est point de foi que ne hante un halo de
doute. Le juste rapport à Dieu est donc un rapport d’espérance, de confiance, et
non pas de savoir. Car qu’est-ce que l’espérance ? L’une des formes du désir,
qui consiste à désirer sans savoir, et sans pouvoir. Et qu’est-ce que la
confiance ? Un pari, qui suppose toujours quelque chose comme un manque, un
déficit de savoir. Si je savais que Dieu existe, je n’aurais pas avec Lui un
rapport de confiance ; de même que parce que je sais que 2 et 2 feront 4, je
n’ai nullement à leur faire confiance.
Ah, Faustus ! Indifférent, sourd à nos appels[11], le temps, ce grand faucheur, poursuit impitoyablement sa tâche, défait ce qu’il a fait, détruit ce qu’il a construit, passe sur l’atome comme sur l’étoile, sur le bibelot comme sur la galaxie, sur la rose comme sur l’homme. Marque de l’impuissance de l’homme plus encore que de celle de l’atome, de l’étoile, du bibelot et de la rose, en ceci que seul se sent impuissant celui qui désire la puissance[12], le temps rend inlassablement présent l’avenir, et passé le présent. Il n’est rien qui échappe à son empire, et Chronos[13] est bien le plus puissant de tous les dieux.
Renversement
La mythologie grecque nous racontait pourtant
que le règne de Cronos devait un jour trouver ses limites, en la personne de
Zeus : accablée de voir son divin mari dévorer tous leurs enfants, Rhéa fit
naître Zeus en une caverne profonde, et enveloppa de langes une grosse pierre,
que Cronos engloutit aussitôt sans méfiance. Et ce qu’il craignait qu’il arrivât
arriva en effet : son fils Zeus prit sa place sur le trône du dieu des dieux,
comme lui-même avait pris la place d’Ouranos. Aidé de Métis, Zeus fit boire à
son père un breuvage qui lui fit vomir la pierre, et « rendre à la lumière les
dieux issus de son sang qu’il avait engloutis. » Objection
Sans doute nous objectera-t-on que le temps
continuerait pourtant bien à passer, même si n’existaient pas les hommes ; et
que si la disparition des hommes ferait certes bien disparaître la conscience
du temps, elle ne ferait cependant pas disparaître le temps lui-même !
Aurions-nous confondu l’existence et la conscience d’une chose ?
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
disait Apollinaire, et ce n’est pas pour rien
que l’imaginaire populaire a élu ces vers comme les siens : le passage de l’eau
sous le pont est une bonne métaphore du temps. Il faut cependant très vite
ajouter que si le temps coule comme la Seine, c’est justement en ceci qu’il ne
passe pas comme un fluide régulier : Michel Serres l’a dit dans une belle
méditation sur le temps[17],
où remarquant que « toute l’eau qui passe au pont Mirabeau n’aboutira point
forcément à la Manche, parce que maints petits filets retournent vers Charenton
ou vers l’amont », il déduit que le temps ne coule pas mais percole. Le
percolateur, comme tout filtre, impose au liquide son hétérogénéité,
l’hétérogénéité de ses pores, ce qui signifie que le liquide passe et ne passe
pas, coule ici et ne coule pas là : et il en va de même pour le temps. Ainsi, ayant le pouvoir de ralentir ou d’accélérer le temps, et même au-delà celui de faire ou de ne pas faire exister le temps, l’homme possède des pouvoirs qui entament largement la souveraineté de Cronos ; et ce, parce qu’il n’est pas seulement conscience dans le temps, mais aussi conscience du temps.
Il est cependant des pouvoirs, dont la
possession crée bien des tourments… Car s’il est vrai que sa conscience du passé[18]
permet à l’homme de sauver le passé du néant, et de jouir des charmes de la
nostalgie et de l’évocation ; s’il est vrai que sa conscience de l’avenir[19]
permet à l’homme de jouir des charmes du désir, cette érotique de l’attente,
et du bonheur à venir, il n’en reste pas moins que sa mémoire et son
anticipation lui font bien des misères, et d’abord parce qu’elles l’empêchent
bien souvent de vivre au présent, alors que le Carpe diem fut dit par
tous les sages de tous les mondes et de tous les âges, le moyen souverain du
bonheur…
Nouveau renversement : la conscience malheureuse Nous
décrivions d’abord un homme souffrant de la toute puissance du temps, et de sa
propre impuissance ; puis jouissant de son pouvoir d’accélérer ou de ralentir le
temps, voire de le créer ou de le supprimer tout bonnement ; il nous faut à
présent dire combien nombreux sont les malheurs que nous inflige notre être
temporel. Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt ; si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Que chacun examine ses pensées, il les trouvera presque toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent […]. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Et ce que nous murmure ici Pascal, c’est
que le temps nous blesse, et de bien des manières : le passé heureux nous blesse
parce qu’il est passé, le passé malheureux nous blesse parce qu’il ne passe pas[20] ;
le présent heureux nous blesse de passer déjà, le présent malheureux nous blesse
de durer autant[21] ;
et l’avenir heureux nous blesse d’être encore à venir, l’avenir malheureux nous
blesse de venir déjà…
Tel est le constat de tous les philosophes et de
tous le sages, de Pascal comme de Lucrèce, de Montaigne comme d’Epictète : que
des philosophes aussi différents, aussi opposés s’accordent sur ce point
n’est-il pas fort éloquent ?
Pascal d’ailleurs le suggère dans le texte que
nous citions plus haut : si les hommes vivaient au présent, il ne souffriraient
pas du temps. Mais en sont-ils vraiment capables ? Pascal finira par rejeter
d’un revers de main agacé ces sagesses qui font croire à l’homme qu’il peut être
heureux par ses seules forces, et qui n’aurait pas besoin de la Grâce. Non, en
vérité, la vie au présent est ce que l’homme ne connaîtra que rarement dans sa
vie. Et même si la chose était possible, serait-elle seulement souhaitable ?
Celui qui vit au présent ne manque-t-il pas les charmes de la nostalgie ceux de
l’attente, les douceurs du regret comme celles du désir ?
D’une patience l’autre
Mais remarquons d’abord que c’est seulement là
où il y a attente qu’il peut être question de patience. La patience est
donc d’abord une certaine manière d’attendre, une certaine manière de vivre
l’avenir dans le présent. D’une patience stoïcienne La sagesse du Portique était une
sagesse de la force d’âme. Elle enseignait à l’homme que pour parvenir à un
bonheur permanent, stable, substantiel, il importait essentiellement de ne pas
le faire dépendre de ce qui ne dépend pas de nous, dans une sublime indifférence
aux aléas du temps, aux aléas de la fortune.[25]
Pour parvenir à l’impassibilité[26]
et à l’imperturbabilité[27],
le sage devait pratiquer des exercices quotidiens de détachement (catharsis)
et d’analyse (analusis), lesquels lui permettaient, d’une part de juger
étranger à lui tout ce qu’il n’était pas (corps, réputation, biens, amis,
enfants...), d’autre part d’accueillir tout ce qui pouvait arriver comme
relevant de la providence. La mauvaise nouvelle serait une épreuve destinée à
tester la constance du sage ; la bonne un luxe. Et ma jambe ? il faut qu'elle reste estropiée ? -Espèce d'esclave ! rien que pour une pauvre jambe tu mets l'univers en accusation ? Tu n'en feras pas au Tout un don volontaire ? Tu n'en feras pas abandon ? Tu ne cèderas pas là-dessus à qui te l'a donnée ? Ne sais-tu pas quelle partie infime tu es par rapport au grand Tout ? Nous ne saurions mépriser pareille sagesse, qui en effet mérite admiration, si elle permit à notre sage de se consoler... Et certes les soignants seraient sans doute fort heureux, qui ne recevraient dans leurs services que des familles et des patients stoïciens... Ce qui fait le malade appuyer avec impatience sur la sonnette d ‘appel, n’est-ce pas son manque de stoïcisme ? Mais nous demandons : pareille sagesse du détachement est-elle possible à celui qui souffre, et, à supposer qu'elle le soit, souhaitable même ? On se souvient du mot cruel de Nietzsche : « Leur renoncement au désir[28] n'est qu'un désir de renoncement »... Admettons cependant que cette indifférence à la Fortune, à son caractère capricieux, versatile, soit possible. Est-il cependant moral de l'exiger d'autrui ? Le temps ne peut rien contre le bonheur du sage.
Telle est la conviction des stoïciens, qui font
du bonheur une simple conséquence de la pratique de la vertu, dans une sublime
indifférence aux aléas du temps ; au rebours, l'âme populaire semble,
passivement, attendre du temps cette improbable bienveillance qui se nomme
bonheur. Dans l'Ethique à Nicomaque, Aristote devait cependant dépasser
cette opposition entre le sage et celui qui ne l’est pas. Il y définit le
bonheur comme «l'activité de l'âme conforme à une vertu accomplie», ce qui
semble annoncer les considérations stoïciennes : le bonheur est à notre portée,
il est une activité, non une passivité ; il est l'heure à laquelle je fais le
bien, avant d'être l'heure à laquelle le bien m'échoit. La fortune ne fait pas
tout : s'en remettre entièrement à la fortune, c'est se condamner à un bonheur
fragile, c'est risquer à tout moment de perdre son bonheur ; ne parle-t-on pas à
raison des caprices de la fortune ? des vicissitudes du hasard ?
De quoi d'autre ai-je puissance, vieux boiteux que je suis, sinon de chanter Dieu ? Rossignol, j'accomplirais la tâche du rossignol, cygne, celle du cygne. Mais puisque je suis intelligence, mon devoir, c'est de chanter Dieu. Voilà ma tâche : devenir le rossignol de Dieu. Et vous, joignez-vous à mon chant, je vous en prie. Vous chantiez ? J'en suis fort aise. Et bien, dansez, maintenant, cher Épictète, et sachez que l'homme a également la puissance de se laisser troubler par le temps, et que ce trouble est peut-être meilleure manière de chanter Dieu que votre quête de l'absence de trouble, de l'heureuse ataraxie. C’est donc d’une autre espèce de patience que nous voudrions faire l’éloge : elle ne consiste pas, comme la stoïcienne, à nier qu’il y ait jamais eu de pâtir dans l’attente, à vivre au présent dans une héroïque indifférence à ce qui viendra, mais assomption des souffrances de l’attente, manière de les convertir en autre chose. Une autre patience…
nous paraît possible. Elle n’est pas maîtrise,
mais accueil du temps. Elle ne consiste pas à répondre à la puissance du temps
par la puissance de la volonté, mais par une volonté de non-puissance. Elle
n’est ni cet orgueilleux déni de l’attente dont les stoïciens firent l’éloge, ni
impuissance, mais manière paradoxale d’attendre, manière de prendre plaisir à
l’attente. N’est-ce pas en apprenant la patience que le jeune homme devient un
bon amant ? Être patient, c’est savoir attendre, c’est ne pas imposer son
chronos, c’est laisser advenir le temps de l’autre, c’est se laisser envahir
par le temps de l’autre, c’est donner du temps au temps de l’autre. Et voilà
pourquoi elle fut si souvent dite vertu féminine ! Pénélope à sa manière, la
femme enceinte à la sienne savent que patience et longueur du temps font plus
que force et que rage… Elle n’est cependant pas passivité, mais passion de
la durée consentie, accueil aimant du présent, vertu qui donne au temps sa
chance : on admet que le temps se vit au pluriel, on se laisser altérer par le
temps. Et si l’attente impatiente nous met à distance de nous-même et fait de
tout délai une souffrance, la patience attentive nous réconcilie avec nous-même
et fait du délai une source de plaisir, et d’approfondissement. Tant qu’on désire, on peut se passer d’être heureux : on s’attend à le devenir. Si le bonheur ne vient point l’espérance se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède : on jouit moins de ce que l’on possède mais de ce que l’on espère, et l’on n'est heureux qu’avant d’être heureux.[32] La patience est la plus belle manière d’espérer…
Eric Fiat Retour au menu Textes & Articles [1] Ce caractère du temps ne valant bien sûr que dans le cadre d’une conception linéaire du temps. On dira qu’il s’agit là d’une conception occidentale, trop occidentale du temps… Et certes ! Mais il se trouve que c’est la nôtre, à laquelle nous adhérons du plus profond de notre être. [2] Le terme est comme on sait formé du préfixe privatif a-, et du verbe temnein, qui signifie couper. [3] Comprendre : le fait qu’il ne comporte pas plusieurs parties. [4] Nous demandons pardon à l’avance à une éventuelle lectrice féministe : nous ne faisons pas nôtres ces propos. Et il n’est pas sûr non plus que l’auteur de la légende les ait faits siens. L’histoire pourrait fort bien être écrite à l’envers, où l’on verrait une femme se plaindre de l’infidélité d’un homme, et son amie lui conseiller l’amour des astres… [5] Là où tout n’est qu’ordre et beauté, calme, et volupté, tandis que dans notre triste monde sublunaire, tout n’est que bruit, chaos et fureur. [6] Nous venons pourtant de l’ajouter, ce qui laisse à penser que nous ne jugeons pas ce rappel si inutile… [7] L’histoire d’Ouranos, de Cronos et de Zeus, que nous évoquions plus haut, nous l’indique assez : il y a une généalogie des dieux. [8] Comme le dit une chanson de Brassens. [9] Ou Chronos, comme on voudra. [10] Ah ! Faust !/Tu n’as plus maintenant qu’une pauvre heure à vivre/Puis il te faut périr, à tout jamais damné !/Arrêtez-vous, sphères du Ciel, toujours mouvantes !/Que le temps cesse et que minuit jamais n’arrive !/Bel œil de la nature, ah !, lève-toi, surgis/Sur un jour éternel ; ou que cette heure soit/Un an, un mois, uns semaine, un jour complet,/Pour que Faust se repente et qu’il sauve son âme !/O courez lentement, lentement, chevaux de la nuit./En dépit de mes pleurs, les étoiles cheminent,/Le temps maintient son cours, l’horloge va sonner, et Faust sera damné… (Marlowe, La tragique histoire du Docteur Faust, Paris, Les Belles Lettres, 1947, p. 115.) [11] A ceux d’un Lamartine (Ô temps, suspends ton vol !) comme -toutes choses égales par ailleurs…- d’un Johnny Hallyday (Retiens la nuit, pour nous deux jusqu’à la fin du monde). [12] De même que ni un enfant, ni une femme ne se plaignent de leur impuissance sexuelle en ceci qu’ils ne désirent pas la puissance (la frigidité n’est pas l’impuissance !), de même la rose, le bibelot, l’étoile et l’atome ne se plaignent certes pas de leur impuissance face au temps, puisqu’il ne désirent pas consciemment être plus puissant que lui ! [13] Ou Cronos, comme on voudra. [14] Et ce serait donc une forme d’éternité. Saint Augustin disait du reste : « Dans l’éternité il n’y a point de succession, tout est présent à la fois ; toujours stable, l’éternité n’a en soi ni passé ni avenir ». Ce que nous murmure ici notre auteur, c’est que c’est à partir de la succession que nous percevons le temps, et qu’il n’y a de succession que pour un être qui a mémoire et faculté anticipative conscientes. [15] Et certes tous les animaux ne sont pas réduits au présent du présent. Le singe qui s’empare d’un rameau tombé sur le sol, l’effeuille, le fait pénétrer une termitière, attend quelques secondes, puis l’en sort et dévore le termites a bien anticipé l’avenir ! Attachés au poteau du présent, certains animaux le sont avec un corde un peu lâche, et sont capables de fureter dans le passé, comme dans l’avenir. Il n’en demeure pas moins que leurs pouvoirs nous semblent limités. En comparaison de l’homme, le plus évolué des animaux n’anticipe et ne se souvient que fort peu ! Nous autres avons brisé la corde qui nous attacha jadis au présent, pour le meilleur comme pour le pire, et l’écriture nous permet de hanter des temps fort reculés, comme encore fort lointains… [16] Relative à chacun d’entre nous comme à nos états d’âmes. On aura remarqué d’ailleurs que la dernière heure de Faust passe beaucoup plus vite qu’une heure ordinaire, ses efforts désordonnés pour échapper au fatal moment ne faisant que le hâter un peu plus… [17] Cf. Michel Serres, Eclaircissements, Paris, François Bourin, 1992, p. 90. [18] Sa mémoire. [19] Sa faculté anticipative ou projectrice. [20] C’est ce que sait si bien, pour son malheur, l’homme qui éprouve du remords. [21] Et c’est ce que sait si bien, pour son malheur, l’homme qui rougit et est regardé par toute l’assemblée. [22] Cela doit-il scandaliser ? Non, si l’on suit un Jonas ou un Lévinas, qui affirmaient contrairement à une tradition séculaire que Dieu n’est pas tout-puissant… [23] Nicolas Grimaldi, Traité des solitudes, Paris, PUF, coll. « Perspectives critiques », 2003, p. 76. [24] Nicolas Grimaldi le rappelle avec éloquence, remarquant qu’une maison peut être remplie de livres rares, de tableaux merveilleux, de bouteilles à l’étiquette prometteuse, de meubles de prix, eh bien lorsque ayant tout fouillé les policiers n’ont pas trouvé le document où la pièce espérée, ils déclarent sans sourciller au commissaire qui les attend : « il n’y a rien ». [25] On se rappellera d'ailleurs que les deux plus grands stoïciens du monde romain furent Marc Aurèle et Épictète, un Empereur d'une part, un esclave de l'autre : indifférence de la condition ! [26] Apathie, absence de passion, selon le grec. On remarquera cependant que si le sage stoïcien est impassible, il ne l’est pas à la manière de la pierre : celle-ci est im-pass-ible, en ceci qu’elle est incapable de souffrir ; le sage, lui, est capable de ne pas souffrir, de dépasser sa souffrance par l’exercice de sa raison. Les stoïciens ne sont pas des cœurs de pierre ! [27] Ataraxie, vie sans trouble selon le grec. Et là encore si le sage est im-perturb-able, il ne l’est pas comme l’est la pierre : celle-ci est incapable d’être troublée ; celui-là est capable de ne pas l’être. [28] En l'espèce : au désir que ce qui est attendu soit enfin présent. [29] Cf. Ethique à Nicomaque, I, 2, 1101 a 9-11, où Aristote dit du sage qu' il n'est pas facile de le déloger de son bonheur : pas facile, mais pas impossible... [30] Idem. [31] Parce que, comme le dira Pascal, il est inévitable que l'homme « se disposant toujours à être heureux » ne le soit en fait jamais, parce que celui qui « espère de vivre » ne vit en fait jamais, alors nous serions séparés de notre bonheur par l'espérance même qui le poursuit. Il faudrait alors, pour être heureux, dés-espérer. Cf. A. Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, Paris, P.U.F., coll. « perspectives critiques », 1988. Mais peut-on imaginer un homme sans espérance, et sans désir ? On nous répondra qu'il faut distinguer, entre espérance et désir, que la sagesse stoïcienne n'est pas fondée sur le renoncement au désir, qu'elle échappe par-là à la critique de Nietzsche, qui disait le renoncement au désir n'est rien d'autre que désir de renoncement. L'espérance, ce serait un désir accompagné d'impuissance, d'ignorance et de passivité, un désir d'un genre particulier. Mais nous demandons : cette distinction tient-elle ? Y eut-il jamais de désir qui ne fût accompagné d'une frange d'impuissance, d'ignorance, de passivité ? Et désirer ce qui est, ce qui survient ; s'accorder à l'ordre du monde ; signer une sorte de pacte phénoménologique avec le monde, est-ce encore désirer ? Nous ne pensons pas le stoïcisme une sagesse humaine, alors que nous voulons dire l'aristotélisme : la plus humaine des sagesses. Ajoutons que si Pascal fait le même constat que les stoïciens, et en un sens que Spinoza, sa conclusion est tout autre : l'homme ne peut vivre au présent, ne peut renoncer au désir et à l'espérance. Qu'il se convertisse à l'espérance, vertu théologale ! Misère de l'homme sans Dieu. [32] Rousseau, La nouvelle Héloïse, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1964, p. 693-694.
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