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et
Sujets corrigés
Explication et commentaire de texte
Conseils de méthode concernant l'étude d'un texte
Textes
B. Pascal
sur l'homme et l'animal accompagné d'une ébauche d'explication et de
commentaire
Aristote
sur la science accompagné d'une ébauche d'explication et de commentaire
H. Bergson sur la conscience devoir entièrement
rédigé
Dissertation
Conseils de méthode concernant la dissertation
Sujets de dissertation
Pourquoi avons-nous du mal à
reconnaître la vérité ? Introduction
rédigée et grandes lignes d'un plan
Peut-on être
l'esclave de soi-même ? Devoir entièrement rédigé
Peut-on apprendre
à penser ? Devoir entièrement rédigé
Faut-il apprendre
à devenir soi-même ? Devoir entièrement rédigé
L'éducation
est-elle un obstacle à la liberté ? Devoir entièrement rédigé
Étude d'un texte Le travail se décompose en deux phases bien distinctes : 1) l'explication du texte, 2) le commentaire du texte. Elles doivent toujours se présenter dans cet ordre, et la plus essentielle des deux est la première. 1. Explication Dans cette phase, on ne se demande pas si l’auteur a tort ou raison, on cherche à mettre au clair ce qu’il dit, comment il le dit, pourquoi il le dit. Il s'agit de se mettre à l'écoute du texte, sans aucun a priori ni aucune critique. Simplement, on cherche à comprendre, avec bonne volonté. Dans ce but l'attention doit se diriger sur deux points généraux : a) La compréhension claire et exacte de chaque idée, chaque affirmation proposées par le texte ; parfois le sens d'un terme ou d'une phrase n'est pas immédiatement clair, il peut y avoir plusieurs interprétations ; il faut donc chercher à voir quelle est la bonne, ou la plus probable. De cette façon, on s'assure de ne pas se tromper sur l'objet dont il est question (de quoi l'auteur parle-t-il ?), ni sur la teneur de son discours (à propos de cet objet, que dit-il exactement ?). b) La recherche et l'explication des liens logiques instaurés par l'auteur entre ses idées, entre ses affirmations. Un texte philosophique n’est pas seulement une suite de remarques, disposées au hasard ou au gré de « l’inspiration » aléatoire du moment, mais un ensemble organisé, obéissant à des règles. Bref : l’auteur n’a pas jeté des idées sur le papier en vrac, il a suivi un certain ordre, son discours présente une continuité dans son déroulement : il faut le voir, et montrer qu'on l'a vu. Parfois les liens entre les idées seront explicitement indiqués par le texte lui-même, au moyen de termes comme "donc", "par conséquent", etc. : dans ce cas il "suffira" de bien clarifier le sens de ce lien ; mais dans d'autres cas il sera moins apparent, ou même tout à fait implicite : il faudra alors voir et signaler ce lien dont la présence est bien réelle, mais pas immédiatement visible. c) Dans les deux cas, expliquer signifie toujours : mettre en pleine lumière ce qui est là (on ne doit rien ajouter ni rien inventer), mais pas forcément visible à première vue. Sur les deux points (compréhension de chaque élément pris en lui-même, et des liens logiques qui existent entre eux), il ne faut se servir de rien d'autre que du texte lui-même, de ses propres connaissances de vocabulaire et de ses propres capacités de raisonnement. Et il faut laisser le texte tel qu'il est, avec ses éventuelles zones d'ombre. Si, par exemple, le texte comporte un élément qui pose un problème de compréhension, sans donner lui-même les moyens de le résoudre, la bonne attitude n'est pas de faire comme si c'était clair, encore moins de rester muet sur ce point embêtant, mais de le voir et de le dire.
Ce même respect du texte impose de ne pas
consacrer le même degré de développement à tous les points du texte, mais de
s'arrêter le plus sur ceux qui, par leur rôle dans le texte, le réclament. Dans
un texte, tout n'a pas la même importance ; bien expliquer le texte, c'est donc
épouser ses contours, ses « temps forts » et ses passages moins essentiels ;
c'est précisément le rôle d'une explication de faire ressortir ces contrastes :
tout traiter de la même façon, ce serait donc, à la limite, défigurer le texte. 2. Commentaire L'esprit du commentaire est le suivant : après avoir bien montré que l’on avait discerné, dans le texte, quels étaient le problème posé, le cheminement suivi et la réponse obtenue (c'est l'explication), on va maintenant pouvoir prendre du recul par rapport au texte et dialoguer avec lui. "Prendre du recul" par rapport au texte ne signifie pas que l'on va s'en éloigner, ou qu'on va le considérer avec moins de précision, mais plutôt qu'on va le considérer sous un angle nouveau : celui de l'interrogation critique, que ce soit dans un sens négatif (adresser une ou plusieurs objections au texte) ou dans un sens positif (approuver, prolonger, compléter le discours proposé par le texte). On va donc se poser, à propos du texte, des questions comme : ce qu’il dit est-il cohérent ? complet (un aspect important du problème soulevé n’a-t-il pas été oublié, volontairement ou non) ? ne va-t-il pas trop vite sur un point (si possible décisif dans l’économie du texte) qui mériterait d’être vu de plus près ? quelles conséquences la position qu'il soutient entraîne-t-elle ? en sens inverse, de quels principes découle-t-elle ? Quelles objections pourrait-on lui opposer ? Comme il y a souvent plusieurs angles d'approche possibles, on va en choisir un, que l'on va indiquer clairement dès le début du commentaire (formuler clairement quelle question précise on va examiner à propos du texte). On veillera à le choisir le plus proche possible de ce qui constitue le "cœur" du texte, son élément le plus essentiel, que l'explication aura justement permis de repérer : on fera porter la discussion là-dessus, plutôt que sur un aspect marginal ou secondaire du texte. Pour cette étude, il est maintenant possible de faire intervenir d'autres auteurs, afin de les faire dialoguer avec celui du texte. En simplifiant, on peut dire que, dans le commentaire, deux grands cas de figure sont possibles. a) soit les objections (qu'elles viennent de soi-même ou d'un autre auteur sur lequel on s'appuie) semblent l'emporter, c'est-à-dire montrer l'insuffisance ou la fausseté de la thèse de l'auteur du texte. Dans ce cas, on fera état d'un désaccord avec cette thèse, ce qui est tout à fait permis, pourvu qu'on le fasse avec mesure, prudence et circonspection ; on a le droit de ne pas être d'accord avec la thèse du texte, mais on ne doit pas oublier que cette thèse est le résultat d'un vrai travail de réflexion, mené par un grand penseur, qui mérite donc de toute façon le respect. b) soit les objections auxquelles on peut penser paraissent non concluantes, insuffisantes, de sorte que l'on estime que la thèse du texte n'en est que peu ou pas du tout ébranlée. Dans ce cas, on va défendre la thèse contre ces objections, montrer sa solidité et sa profondeur en manifestant sa capacité à résister aux « attaques » éventuelles. Ainsi on ne se contentera pas d'approuver le texte de façon docile et un peu béate : écueil classique quand on lit un texte avec lequel on est « d'accord ».
L'introduction, à placer en tête du devoir, portera essentiellement sur la partie « explication ». Elle doit comporter les 3 éléments suivants :
Comme on le voit, c'est seulement après avoir lu et compris le texte que l'on peut rédiger l'introduction. Enfin, la conclusion rappelle simplement le problème étudié par le texte, la position de l'auteur sur ce problème, et ce que l'on peut penser de cette position suite au commentaire. |
Dissertation A/ Faire une dissertation consiste à étudier une question de la façon la plus complète et la plus approfondie possible. Cela signifie : 1) qu'il ne faut oublier aucun aspect (l'étude doit être complète). Pour cela, il faut dégager tous les sens que la question peut prendre, et n'en éliminer aucun a priori. Concrètement, cela veut dire : envisager tous les sens que chacun des termes du sujet peut prendre. Chaque fois que l'on prend un certain terme dans un certain sens, cela donne une certaine question, qui est l'un des visages que le sujet peut prendre ; ou encore, l'une des questions que le sujet implique ou contient en lui-même. Parmi les termes du sujet, certains pourront être définis de plusieurs façons (être pris en plusieurs sens), et d'autres non. Ce sont les cours, et aussi la culture personnelle, qui aident à voir lesquels peuvent être pris en plusieurs sens, et quels sont les sens en question.
B/ Il en découle les conséquences suivantes :
Mais comment définir chacune de ces étapes ? Comment savoir que tel ensemble de questions et de réflexions doit être regroupé dans une même partie ? Le principe général est le suivant : il y a une partie chaque fois que, les termes essentiels du sujet étant définis d'une certaine façon, le sujet dans son entier est lui-même pris dans un certain sens ; et chaque fois que l'on modifie la définition de l'un de ces termes, on crée une nouvelle partie, car le sujet dans son entier prend alors un nouveau visage. Cela signifie que, dans chaque partie, tout le sujet est pris en compte (et non pas seulement l'un ou l'autre de ses termes, en laissant de côté les autres). Cela signifie aussi que chaque partie peut et doit comporter une proposition de réponse à la question (sujet). La forme générale de la partie est donc : si tel terme signifie ceci, alors voilà quel est le sens de la question, et voilà quelle est la réponse, pour telle et telle raison.
C/ Introduction et conclusion
Enfin, il faut éviter toutes les remarques creuses et inutiles que l'on trouve si souvent dans cette partie du devoir, du genre : « Tous les philosophes se sont demandés si... ». Cela n'avance à rien ! Une fois que l'on a dit cela, on n'a strictement rien dit sur le sujet. Et ici comme partout dans le devoir, il faut appliquer la règle : tout ce qui est tel que, si on l'enlevait, il ne manquerait rien, il faut l'éliminer. 2. A l'opposé de l'introduction, la conclusion est le temps de la réponse, et non pas des raisonnements ni des questions. C'est pourquoi on ne s'obligera pas à « ouvrir sur un autre problème » : une conclusion, comme son nom l'indique, ne sert pas à ouvrir mais à fermer ! Il s'agit de dire, de façon claire et rapide, ce que la recherche donne finalement comme réponse à la question posée, en rappelant la principale raison qui justifie cette réponse. Il n'est pas du tout obligatoire que cette réponse soit bien nette et pleine de certitude : il est permis de rester dans l'indécision, du moment qu'il y a de vraies raisons pour cela. La règle est simple : on indique ce que la recherche permet de répondre, tel quel, ni plus ni moins.
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Penser, comme activité générale envisagée en elle-même et indépendamment de tout contenu ou de tout objet, semble être naturel chez l'homme en un double sens : c'est l'activité en laquelle se manifeste son essence, et c'est une activité qui, de ce fait, s'exerce d'emblée et sans avoir à être apprise. Pouvoir l'apprendre impliquerait que l'on puisse recevoir ce qui touche à l'essence même, si bien que l'on aurait été d'abord dépourvu de celle-ci : ce qui paraît absurde. Mais ce constat d'absurdité suppose qu'apprendre consiste seulement à recevoir ce que l'on n'avait pas ; cela suppose en outre que nous posséderions notre essence comme quelque chose de tout fait, ou comme quelque chose dont le développement se ferait de façon automatique et nécessaire : la pensée serait alors semblable à une sorte d'instinct, ce qui paraît non moins absurde. Il s'agit donc de tenter de comprendre en quel rapport bien particulier l'homme, sujet de la pensée, est avec sa propre essence. Celle-ci est-elle pour lui, comme pour les autres êtres, une possession immédiate, ou est-elle ce qu'il a sans cesse à prendre, à reprendre et à apprendre ?
Lorsqu'elle a la forme du « penser à » ou du « penser que », la pensée semble
douée d'une spontanéité qui précède tout apprentissage : qu'il s'agisse de
tourner son attention vers un objet ou d'en produire une image, dans le premier
cas, ou de former des jugements, dans le second, tout le monde pense, sans avoir
jamais reçu d'enseignement qui aurait porté directement sur ces activités
elles-mêmes. Apprendre à penser ne semble donc pas possible, sauf à reconnaître toute simple réception involontaire comme un apprentissage. Mais cette conclusion dépend d'un double présupposé, sur lequel il faut maintenant revenir : que penser consiste à « avoir des idées » ou à « penser que », autrement dit à avoir des opinions ; et que le sujet de cette activité soit un agrégat de qualités. Ce sujet, qui se présente comme un « on » plutôt que comme un « je », en est-il vraiment un ? Et cette pensée qui imite, répète ou reflète en est-elle vraiment une ?
La pensée comme production ou réception d'opinions semble pouvoir être comprise,
selon une formule apparemment paradoxale, comme une pensée qui ne pense pas ; et
son inaptitude à l'apprentissage tiendrait alors, précisément, à cette absence
de pensée en elle : ce qui semblerait indiquer
a contrario
qu'une pensée qui pense vraiment peut, voire doit être apprise. C'est ce que
suggère du moins la conception platonicienne de la pensée. En effet, l'opinion
apparaît chez cet auteur comme étant dans un triple déficit de pensée. Mais si apprendre signifie comprendre de la manière qui vient d'être dite, un paradoxe paraît en découler aussitôt. Car comprendre est œuvre de la pensée, qui est pourtant censée être le résultat de l'apprentissage : pour pouvoir être apprise, la pensée devrait à la fois ne pas être encore là et être déjà là. Comment comprendre un tel mélange de présence et d'absence ? Et en quoi est-il propre à la pensée, faisant de celle-ci une activité incomparable à toute autre, et de son apprentissage un apprentissage à nul autre pareil ?
Si apprendre, en son sens strict, consiste bien à devenir soi-même le sujet,
c'est-à-dire l'auteur de ce qui est appris, cela ne paraît possible que
lorsqu'il s'agit de contenus qui relèvent de fond en comble de la pensée, et
sont un pur produit de celle-ci. Autant cela semble être le cas des
mathématiques, par exemple, autant ce ne peut être le cas lorsque la pensée
« s'applique » à autre chose qu'elle-même, comme c'est par exemple le cas en
histoire. Cela semble indiquer que la pensée n'est pleinement elle-même que
lorsqu'elle prend pour objet un certain contenu, alors qu'elle ne peut qu'être
partiellement elle-même lorsqu'elle en envisage d'autres. Finalement donc, l'étrangeté et le paradoxe demeurent, et l'on n'a pu que les découvrir et les voir plus clairement, non les dissiper. Penser semble être ce qui peut et doit être appris, puisque rien, dans cette activité, ne se fait naturellement ou instinctivement, et cela d'autant plus que la pensée est véritablement pensante ; et penser semble être ce qui ne peut absolument pas être appris, puisque la pensée est elle-même la condition et l'agent de l'apprentissage, et ce d'autant plus que l'apprentissage en est vraiment un. Énigme qui se prolonge en cette autre, concernant plus directement notre statut de sujet : nous sommes origine de la pensée lorsque nous pensons vraiment, et en ce sens nous n'avons pas d'autre maître que nous-même ; mais le pourrions-nous, si la pensée ne prenait pour nous le visage d'autrui, d'un Socrate à la fois désireux et capable de favoriser, du dehors, ce mouvement qui ne peut être qu'intérieur ? |
D'abord un constat : tant à l'échelle de l'espèce qu'à celle de l'individu, le "savoir-faire" de l'animal est fixé une fois pour toutes. C'est un mouvement occulte qui préside à son activité : l'expression demande explication ; que faut-il entendre par occulte ? Rappel : il faut expliquer le texte par le texte, chercher dans le texte lui-même les indices permettant d'éclairer chacun de ses points. La suite porte sur la "connaissance" de l'animal, lui permettant de faire ce qu'il fait : elle est indissociable du besoin, n'existant pas avant et n'existant plus après la présence de celui-ci ; elle est donc d'ordre entièrement utilitaire, mais le texte souligne d'abord qu'elle n'est pas le résultat d'une recherche, d'une acquisition. Sa présence a donc quelque chose de mystérieux, de "magique", et cela convient au moins en partie avec le terme occulte mentionné plus haut ; la notion d'inspiration, qui intervient peu après, confirme cette idée d'un savoir qui vient de l'extérieur, sans qu'on sache comment, et qui reste caché (occulte) pour celui-là même qui le reçoit. Pascal en propose une explication dans la fin du passage consacré à l'animal : si on ne sait pas comment l'animal a la "science" qui lui permet d'agir, on sait pourquoi ; et d'une certaine façon, c'est le pourquoi qui explique le côté énigmatique du comment. En effet, si cette science est reçue "toute faite" de l'extérieur, et d'une façon qui a quelque chose de magique, c'est parce que sa raison d'être réside tout entière dans la satisfaction des besoins naturels ; elle doit donc coïncider exactement avec ces derniers, permettre de les satisfaire et rien d'autre : rien de moins car la survie deviendrait impossible, rien de plus car ce serait un dépassement des limites de l'essence même de l'animal. Pour clarifier complètement cette exacte correspondance besoins / science, il faut faire ressortir un point qui reste implicite dans le texte : les besoins sont immuables, et du coup la "science" qui permet de les combler l'est aussi. Cette correspondance exacte définit une perfection, c'est-à-dire un état qui est exactement comme il doit être ; mais cette perfection est bornée, et c'est peut-être justement parce qu'elle est bornée qu'elle est" parfaite" : c'est parce que les besoins sont limités et fixes, que les moyens de les satisfaire le sont aussi, et que l'animal ne manque donc de rien. Pour finir sur l'animal, il est bon de faire ressortir la notion d'instinct, qui combine tous les éléments qui viennent d'être indiqués. On passe ensuite à l'homme, avec d'emblée l'idée essentielle, exprimée d'une façon qui elle aussi demande explication, et impose au lecteur l'attitude de l'attention patiente et de la circonspection. Que signifie exactement cette idée que l'homme "n'est produit que pour l'infinité" ? Deux remarques sont possibles dès l'abord : 1) il s'agit de la raison d'être, ou de la fin, en vue de laquelle l'homme est fait ; l'existence de l'homme correspond à un but, il n'est pas simplement pour être, (alors que l'animal, oui : son seul but est de continuer à être, sans plus) ; 2) cette fin est désignée par le terme d'infinité, qui s'oppose visiblement aux limites et aux bornes mentionnées auparavant à propos de l'animal. Il en découle alors comme conséquence que la science de l'homme doit être acquise par lui (elle n'est pas donnée toute faite), un peu comme si, l'homme n'ayant pas la même raison d'être que les vivants naturels, la nature ne se souciait pas de lui, ou du moins, était incapable de l'aider ; autant elle comble les êtres qui restent en son sein, qui s'en tiennent à ce qu'elle peut fournir, autant elle reste muette et sans secours pour l'être qui est fait pour aller au-delà d'elle. La contrepartie est que cette connaissance acquise par l'homme lui-même peut progresser, semble-t-il "à l'infini", tant chez l'individu (sa propre expérience) que chez l'espèce (ses prédécesseurs, les anciens). Puisque l'impossibilité du progrès et l'absence d'apprentissage, pour la science de l'animal, provenaient de sa stricte adéquation aux besoins vitaux, il faut en conclure logiquement que, si la science de l'homme doit être apprise (et peut donc être perdue) et peut progresser, c'est à l'inverse parce que sa raison d'être n'est pas, ou pas seulement, la satisfaction des besoins vitaux. Qu'est-ce donc ? "L"infinité", dit Pascal. Mais cela peut s'entendre au moins en deux grands sens : soit il s'agit de perfectionner toujours plus et "sans fin" les moyens de pourvoir aux besoins (moyens toujours plus perfectionnés de produire de quoi manger, se protéger, se reproduire – médecine, etc.), soit il s'agit de tendre vers un but qui soit l'infini lui-même ; dans le premier cas, on est toujours dans l'utilitaire, que l'on améliore sans cesse, alors que dans le second, on dépasse complètement l'ordre de l'utilitaire. Le texte permet-il de savoir quelle interprétation est la bonne (ou s'il faut éventuellement retenir les deux) ? Non. On peut dire tout au plus que, comme le texte ne parle du début à la fin que d'un savoir d'ordre technique, l'infinité semble désigner ici de façon certaine l'idée d'un progrès à l'infini dans l'ordre de l'utilitaire, sans qu'on puisse dire s'il n'y a que cela.
Plusieurs angles de commentaire sont possibles, mais la question de la science et celle du but de l'existence doivent être présentes, car elle constituent à elles deux le cœur du texte. - On peut s'arrêter sur une conséquence intéressante du texte : si l'on suit ce que dit Pascal, l'homme serait, par rapport à l'animal, à la fois supérieur et moins parfait. Supérieur car il est capable de beaucoup plus, moins parfait car il est aussi capable de beaucoup moins : son savoir laisse place à l'erreur, puisqu'il est péniblement élaboré par l'homme lui-même, de sorte que sa justesse dépend de lui à chaque instant ; il peut être complètement perdu si la transmission entre les générations est interrompue. On peut alors proposer une réflexion sur la question de savoir s'il faut préférer la situation de l'animal à celle de l'homme, en s'appuyant sur Rousseau par exemple (homme sauvage/homme en société), que ce soit pour l'approuver ou non. - On peut revenir sur l'idée d'infini et l'ambiguïté qu'elle conserve. Si l'infinité consiste seulement en l'amélioration sans fin des réalisations techniques, visant la survie ou même le bien-être, y a-t-il une vraie différence par rapport à l'animal ? Et même, ne sommes-nous pas "perdants" par rapport à lui, puisque nous courons sans cesse après un état de pleine satisfaction que l'animal, lui, possède d'emblée et sans effort ? La vraie infinité n'est-elle pas d'un autre ordre ? Et n'est-ce pas elle qui constitue le but d'une vraie science ? Pensons à Platon, qui montre à la fois que la science suppose la compréhension des causes, des liens logiques entre les choses et entre les idées (donc celle de l'animal n'en est pas une, en fait), et que le but ultime de cette science est la vérité et non l'utilité ; la vérité platonicienne est infinie au sens où elle est un absolu, qui se suffit à lui-même, ne "sert" à rien. Le sens de l'existence humaine, ou la raison d'être de l'homme, serait de sortir du domaine de l'utile, et non pas de l'agrandir ou de l'améliorer. NB : en disant cela, on ne prétend ni contredire ni confirmer ce que dit Pascal, puisque justement, son texte laisse dans l'obscurité la question de savoir de quelle infinité on parle.
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