L'illégitimité de la pratique de l'avortement

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L'illégitimité de la pratique de l'avortement chez l'être humain

démontrée suivant l'ordre géométrique

texte suivi d'un résumé comprenant les propositions seules

Gildas Richard

 

 

Définitions

 

I. S'agissant de l'être humain, l'innocence consiste dans l'absence d'une nocivité volontaire.

Explication

   En effet, s'agissant de l'être humain le contraire de l'innocence n'est pas la nocivité, mais la culpabilité, c'est-à-dire l'exercice d'une nocivité telle que son agent était libre de ne pas l'exercer. Est innocent celui qui n'est l'agent d'aucune nocivité, ou celui qui est l'agent d'une nocivité d'une manière telle qu'il n'était pas en son pouvoir de ne pas l'exercer.

II. L'avortement consiste à supprimer un embryon.

Précision

   En tout ce qui suit, il sera implicitement entendu que l'avortement dont on parle est celui qui serait pratiqué sur une femme, et par conséquent que l'embryon dont on parle est celui qui résulte de l'accouplement d'un homme et d'une femme.

III. L'embryon est un organisme.

 

Axiomes

 

I. Nul n'a le droit de supprimer un être humain innocent qui n'en fait pas la demande.

Précision

   On réserve ici comme dans la suite le cas où il est avéré que la suppression d'un tel être est absolument indispensable à la survie d'un ou plusieurs autres êtres humains. Cette réserve ne signifie pas que dans un tel cas, tout ce qui va être dit ci-après serait certainement faux, mais seulement que la question se poserait alors de savoir si cela reste vrai ou non. Concrètement, ce qui va être dit ci-après ne prétend donc pas s'appliquer au cas où la survie de l'embryon menacerait la survie de la mère, quand bien même l'embryon serait reconnu comme un être humain.

II. Il n'est pas obligatoire de supprimer tous les êtres non humains.

 

 

Proposition I

   La question de la légitimité de l'avortement se ramène tout entière à la question de savoir si l'embryon est un être humain.

Démonstration

   En vertu de la Définition II et de l'Axiome I, la question de savoir si l'avortement est légitime est identique à la question de savoir si l'embryon est un être humain innocent, et s'il demande lui-même à être supprimé. Mais l'innocence de l'embryon est absolument certaine en tout état de cause, en vertu de la Définition I, étant évident que l'embryon ne peut être l'agent d'aucune nuisance volontaire. Tout aussi évident est le fait que l'embryon ne peut demander lui-même à être supprimé. Pour savoir s'il peut être légitime de supprimer l'embryon, il reste donc seulement à savoir si l'embryon est un être humain.

C.Q.F.D.

 

Proposition II

   La pratique de l'avortement requiert la certitude que l'embryon n'est pas un être humain, tandis que l'existence d'un doute sur ce point suffit à rendre la pratique de l'avortement illégitime.

Démonstration

      Si l'on ignore si quelque chose est un être humain ou non, on prend le risque, en le supprimant, de supprimer un être humain et de contrevenir par là à un principe absolument impératif admis par ailleurs (Axiome I). En ne le supprimant pas, il est certain qu'on ne contrevient à aucun principe absolument impératif, même au cas où il s'agirait d'un être non humain (Axiome II), et que l'on prend seulement le risque de rendre difficiles ou pénibles les conditions de vie d'un autre être humain (à savoir de la mère, dans le cas où elle ne désire pas mener la grossesse à terme). Or il est infiniment plus grave de supprimer un être humain que d'en laisser un autre vivre dans des conditions pénibles (sachant en outre que l'on peut s'employer à améliorer ces dernières, autant que possible). Dans le doute, la seule attitude légitime est donc l'abstention.

C.Q.F.D.

Scolie I

   Il est bien évident pour quiconque que, si on est devant quelque chose dont on ne sait pas avec certitude s'il s'agit ou non d'un être humain, la seule attitude légitime est celle qui consiste à s'abstenir de le supprimer. Si par exemple un chasseur, voyant quelque chose remuer derrière un fourré, ne peut distinguer s'il s'agit d'un animal ou d'un homme et choisit dans le doute d'ouvrir le feu, nul ne contestera que cette décision est insensée et gravement fautive.
   Cela correspond à ce que, dans les temps récents, on a appelé le "principe de précaution" : avec cette différence toutefois que, sous cette appellation, on entend généralement qu'il faut s'abstenir de ce qui va peut-être nuire à un ou plusieurs êtres certainement humains, alors qu'il est ici question de s'abstenir de ce qui va certainement nuire à un être qui est peut-être humain. Or cette seconde abstention est au moins aussi impérative que la première, dans la mesure où dans ce cas il y a certitude de nuisance (et même de nuisance absolue et irréparable là où il s'agit de suppression), ce qui n'est point vrai dans l'autre. Aussi, on ne laissera pas de s'étonner d'en voir certains s'indigner fortement lorsque des entreprises, en vue de gagner de l'argent, mettent en vente des aliments qui vont peut-être nuire à des êtres humains, mais ne s'émouvoir nullement lorsque, en vue de satisfaire à telle convenance personnelle (comme c'est souvent le cas), l'on nuit très certainement à ce qui est peut-être un être humain (l'embryon).

Scolie II

   Dans la question de la légitimité de l'avortement, la charge de la preuve incombe entièrement à ceux qui affirment la légitimité de cet acte, non à ceux qui la nient. Aussi, rien de plus inconséquent que l'attitude qui consiste à exiger des adversaires de l'avortement qu'ils démontrent le caractère humain de l'embryon, et à considérer que tant que cette preuve n'est pas apportée, l'avortement peut être pratiqué. Cela revient à inverser le principe de précaution, et à poser un véritable principe d'imprudence (ou principe du risque maximum) : "S'il y a la moindre chance qu'un être ne soit pas humain, il est permis de le supprimer", ou encore, selon la même logique : "S'il n'est pas impossible qu'un produit soit inoffensif, il est permis de l'utiliser".

Corollaire

   L'Axiome I étant admis, pratiquer l'avortement revient de facto et nécessairement à poser que l'embryon n'est pas un être humain et cela de façon certaine : le supprimer, c'est le poser comme supprimable. Rien de plus illusoire, par conséquent, que l'attitude qui consiste à accepter la pratique de l'avortement tout en prétendant ne pas se prononcer sur la question de savoir si l'embryon est un être humain ou pas.

 

Proposition III

   Toute prise de position sur la question de savoir si l'embryon est un être humain s'effectue nécessairement à la lumière d'une définition générale de ce qu'est l'être humain.

Démonstration

   Soit que l'on dise que l'embryon est un être humain, soit que l'on dise qu'il n'en est pas un, on se prononce sur l'existence, en l'embryon, de ce qui doit nécessairement exister en quelque chose pour que ce quelque chose soit un être humain. Cela revient à comparer l'embryon avec une idée générale de ce qui caractérise l'être humain comme tel, c'est-à-dire avec une définition de celui-ci.

C.Q.F.D.

Scolie I

   On peut bien soutenir que l'être humain se caractérise précisément par ceci qu'on ne peut "l'enfermer" en aucune définition, mais cela ne change rien à ce qui vient d'être dit. Car il reste qu'en le disant indéfinissable, et en faisant consister en cela sa spécificité, on formule sa définition : on indique ce par quoi cet être est ce qu'il est. Ce qui se confirme encore par ceci que, si l'homme est indéfinissable, tout ce qui est indéfinissable n'est pas homme ; l'être humain est donc indéfinissable d'une manière bien spécifique, laquelle précisément le définit.  

Scolie II

   Si définir l'être humain est assurément une tâche qui a de quoi effrayer par sa difficulté, on ne peut cependant pas prétendre qu'il est impossible de le faire. Outre que, si c'était le cas, la seule conséquence logique à en tirer serait que la pratique de l'avortement est illégitime (Proposition II et sa Démonstration), il faut admettre que ce n'est précisément pas le cas, et que c'est même le contraire qui est vrai : car qu'on le veuille ou non, et qu'on en soit conscient ou non, le comportement que l'on adopte à l'égard d'un être implique de facto un certain jugement sur la nature de cet être, lequel jugement implique une certaine idée de ce qui est humain et de ce qui ne l'est pas (Corollaire de la Proposition II). De toute façon, la décision que l'on prendra (admettre ou non comme légitime la pratique de l'avortement) reviendra à se prononcer pour une certaine idée de l'homme. La vérité est donc, non pas qu'il est impossible de définir l'être humain, mais qu'il est impossible de ne pas le faire.

 

Proposition IV

   Toute définition de l'être humain comporte soit des éléments d'ordre physique exclusivement, soit des éléments d'ordre physique et un ou plusieurs autres d'ordre non physique.

Démonstration

   Il est impossible de définir l'être humain uniquement à l'aide de caractères non physiques, étant évident que l'homme relève au moins en partie de l'ordre des réalités physiques. Il ne reste donc que deux possibilités : soit le définir par le physique seul, soit le définir par une combinaison de physique et de non physique.

C.Q.F.D.

 

Proposition V

   Définir l'être humain de façon purement physique conduit nécessairement à voir dans l'embryon un être humain.

Démonstration

   Pris en un sens purement physique, le terme "humain" qualifie un être qui appartient à une certaine espèce d'organismes vivants. Cette espèce se caractérise par certains traits biologiques qui lui sont propres et qui constituent sa définition. Or le fruit de l'accouplement de deux organismes d'une même espèce biologique est lui-même un organisme, qui présente nécessairement les caractéristiques biologiques fondamentales de l'espèce à laquelle appartiennent ses géniteurs ; de sorte que lui-même appartient nécessairement à cette espèce.
   Si on le nie, l'on doit soutenir soit que l'embryon appartient à une autre espèce, soit qu'il n'appartient à aucune. Ce dernier cas est à exclure comme absurde : tout embryon, en effet, est embryon de quelque chose (de chat, de mouton, d'homme...). Reste l'hypothèse que l'embryon appartienne à une espèce autre que celle de ses géniteurs. Mais étant donné que le foetus puis le nouveau-né appartiennent en toute certitude à l'espèce de leurs géniteurs, il faut alors soutenir que s'opère dans le cours de la grossesse le passage d'une espèce biologique à une autre, ce qui n'est point ; il faut en outre indiquer à quelle espèce appartient l'embryon, si ce n'est pas à celle de ses géniteurs : ce que nul ne saurait faire, et pour cause.
   Si donc un être humain est un organisme qui appartient à l'espèce humaine au sens biologique du terme, étant donné que l'embryon est un organisme (Définition III) issu de l'accouplement de deux êtres humains, il est tout à fait assuré que l'embryon est un être humain.

C.Q.F.D.

Scolie

   Même si l'on pouvait soutenir qu'un organisme en gestation n'appartient à l'espèce de ses géniteurs qu'après avoir atteint un certain stade de développement, force serait d'admettre que la détermination précise de ce stade fatidique resterait problématique, et dépendrait de l'état des connaissances scientifiques. Tout, dans cette affaire, est embryonnaire : l'être en gestation sur lequel on s'interroge, mais aussi la connaissance qu'on en a ! Du moins est-il certain que cette connaissance n'est pas parfaite, et qu'elle est en constante évolution : de sorte que nul n'est en mesure d'assurer que l'on ne va pas découvrir, demain, que l'embryon possède telle caractéristique dont on le croit dépourvu. Ainsi, faire fond sur nos connaissances biologiques pour décider de la légitimité de l'avortement (et précisément du moment où cette pratique deviendrait légitime), c'est se mettre dans le cas de supprimer un être dont on s'apercevra un peu plus tard qu'il était humain, d'après les critères de la science elle-même.

Précision

   On peut réserver ici les cas de monstruosité (au sens biologique du terme) tels que l'appartenance à l'espèce puisse en venir à être mise en question ; et cela, bien qu'on puisse regarder comme douteux que cette hypothèse ait un sens, tout monstre étant nécessairement un monstre de quelque organisme appartenant à une espèce. Cette réserve ne signifie pas que dans ce cas, ce qui vient d'être dit est certainement faux, mais que la question se pose de savoir si cela reste vrai ou non.

 

Proposition VI

   Définir l'être humain par la présence en lui d'une dimension non physique conduit à l'impossibilité d'affirmer avec certitude que l'embryon n'est pas un être humain.

Démonstration

   S'il y a une dimension non physique en l'être humain, il faut soit que cette dimension soit présente dès le début de l'existence physique de cet être, soit qu'elle apparaisse à un certain moment de son développement. Pour affirmer avec certitude que l'embryon n'est pas un être humain, il faut pouvoir écarter avec certitude la première hypothèse et retenir la seconde. Or il est certain, en tout état de cause, que l'apparition d'une dimension non physique  ne peut consister qu'en un pur surgissement, en lui-même complètement indépendant du processus physique et intervenant pour ainsi dire du dehors par rapport à celui-ci : en effet, un processus physique ne peut rien faire surgir par lui-même qui ne soit physique (un effet étant nécessairement de même nature que sa cause). Il n'y a dès lors aucune raison d'assigner à ce surgissement un certain moment dans le cours du processus (et moins de raison encore de lui assigner tel moment plutôt que tel autre), et rien n'interdit d'admettre que ce surgissement doit avoir lieu dès le début ou jamais. Il n'est donc pas possible d'écarter avec certitude la première hypothèse (le bon sens recommandant même plutôt de l'épouser), ni par suite d'affirmer avec certitude que l'embryon n'est pas un être humain.

C.Q.F.D.

Scolie

   Il est à propos de manifester ici la fausseté d'une idée assez courante : ce serait le commerce avec les êtres humains qui "humaniserait" le fruit de la procréation, c'est-à-dire qui ferait naître en lui une dimension non physique dont il aurait été dépourvu jusqu'alors. D'après ce point de vue, ce serait le fait de parler au tout jeune enfant, et de lui manifester intérêt et affection, qui ferait apparaître en lui autre chose que ce qui relève du physique : la conscience, ou faculté de penser et de parler, ou faculté d'éprouver des sentiments (et non de simples sensations). On fait valoir à cet égard que l'enfant ne parlera et n'éprouvera de sentiments que si on lui parle, lui montre qu'on l'aime, etc. Et l'on en déduit qu'avant cet apport, aucune dimension non physique n'existe encore en lui, qu'il n'est donc pas encore un être humain, et qu'il est donc légitime de le supprimer. Passons sur le fait qu'il devrait logiquement découler d'un tel raisonnement la permission de supprimer un nouveau-né longtemps après sa naissance. L'essentiel est que le raisonnement n'est tout simplement pas tenable en lui-même. En effet, tous les apports qui sont censés faire surgir la dimension non physique supposent, pour pouvoir être reçus, que cette dimension soit déjà présente. Si l'on a affaire à un être dépourvu de cette dimension (un animal par exemple), l'on aura beau lui parler, jamais on ne fera naître en lui la capacité de parler : celle-ci est nécessairement première, et c'est précisément parce qu'on la suppose présente en l'enfant qu'on lui parle. Cette faculté peut être stimulée, non créée par de telles sollicitations. Ainsi la présence d'une dimension non physique en l'enfant précède (et appelle) tout apport humain, loin d'en résulter ; et comme elle ne saurait davantage résulter d'un développement physique, il faut se rendre au raisonnement exposé dans la Démonstration ci-dessus.

 

Proposition VII

   Il n'est pas possible d'affirmer comme une certitude que l'embryon n'est pas un être humain.

Démonstration

   Que l'on définisse l'être humain de manière purement physique ou qu'on le définisse par la présence en lui d'une dimension non physique, ou bien il est nécessaire de reconnaître que l'embryon correspond à cette définition (Proposition V et sa Démonstration), ou bien il est impossible d'affirmer avec certitude qu'il n'y correspond pas (Proposition VI et sa Démonstration). Or l'être humain se définit nécessairement de l'une de ces deux manières (Proposition IV et sa Démonstration). Dans tous les cas, il n'est donc pas possible d'affirmer avec certitude que l'embryon n'est pas un être humain.

C.Q.F.D.

 

Proposition VIII

   La pratique de l'avortement chez l'être humain est illégitime.

Démonstration

   La pratique de l'avortement ne peut être légitime que s'il est certain que l'embryon n'est pas un être humain (Proposition II et sa Démonstration). Or il n'est nullement certain que l'embryon n'est pas un être humain (Proposition VII et sa Démonstration). La pratique de l'avortement n'est donc pas légitime.

C.Q.F.D.

Scolie

   Non seulement il n'est pas possible de montrer avec certitude que l'embryon n'est pas un être humain, mais il y a de fortes raisons de penser qu'il en est bien un. En effet, si l'être humain se définit seulement par l'appartenance à l'espèce (biologique) humaine, il est assuré que l'embryon est un être humain (Proposition V et sa Démonstration), et si l'être humain se définit par la présence en lui d'une dimension non physique, il est beaucoup plus raisonnable de penser que l'embryon est un être humain, que de penser le contraire (Démonstration de la Proposition VI et Scolie). Ce qui renforce encore la conclusion, s'il en est besoin.

 


 

 

Résumé

comprenant les propositions seules

 

Proposition I

   La question de la légitimité de l'avortement se ramène tout entière à la question de savoir si l'embryon est un être humain.

Proposition II

   La pratique de l'avortement requiert la certitude que l'embryon n'est pas un être humain, tandis que l'existence d'un doute sur ce point suffit à rendre la pratique de l'avortement illégitime.

Proposition III

   Toute prise de position sur la question de savoir si l'embryon est un être humain s'effectue nécessairement à la lumière d'une définition générale de ce qu'est l'être humain.

Proposition IV

   Toute définition de l'être humain comporte soit des éléments d'ordre physique exclusivement, soit des éléments d'ordre physique et un ou plusieurs autres d'ordre non physique.

Proposition V

   Définir l'être humain de façon purement physique conduit nécessairement à voir dans l'embryon un être humain.

Proposition VI

   Définir l'être humain par la présence en lui d'une dimension non physique conduit à l'impossibilité d'affirmer avec certitude que l'embryon n'est pas un être humain.

Proposition VII

   Il n'est pas possible d'affirmer comme une certitude que l'embryon n'est pas un être humain.

Proposition VIII

   La pratique de l'avortement chez l'être humain est illégitime.

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